01 mars 2007

Fragments logologiques, de Novalis




Avertissement :

Ces fragments logologiques furent rédigés par Novalis à Freiberg, au début de l'année 1798. Il font partie, avec d'autres manuscrits contemporains, d'un ensemble de notes que Novalis avait commencé à remanier en vue de constituer un recueil de fragment comparable, en son genre, aux Blüthenstaub, Glauben und Liebe. Ces « fragments logologiques » ne seront finalement pas publiés. L'expression « logologique » est de Novalis. Elle est particulièrement représentative du contexte spéculatif de ce premier romantisme. Ce redoublement tautologique (le logos du logos) n'est pas une stérile répétition du même, mais désigne l'acte transcendantal d'une conscience qui se réfléchit et « se traverse elle-même » infiniment.

Signes utilisés dans le texte :

< > quand le fragment est raturé sur le manuscrit original.
[ ] pour indiquer une lacune dans le texte original.
Les parenthèses ( ) sont de Novalis.
Les barres de fractions ainsi que les nombreux tirets figurent tels quel dans les manuscrits.
Les mots ou expressions en français dans le texte sont suivis de deux astérisques **.



1. < Toute l’histoire de la philosophie jusqu’à présent n’est que l’histoire des tentatives faites pour découvrir le philosopher. Dès lors qu’on philosophe — se développent des philosophèmes et l’authentique théorie naturelle du philosophème est la philosophie. >



2. < Ces nombreux aperçus sur mes années de formation philosophique peuvent peut-être réjouir celui qui se fait une joie d’observer la nature en devenir, et ne pas être inutile à celui qui est encore pris par de telles études. >



3. < La lettre n’a d’autre but que de permettre la communication philosophique, dont l’essence propre est de susciter un processus intellectuel déterminé. L’orateur pense, produit — l’auditeur réfléchit — reproduit. Les mots sont un médium illusoire de la pensée préalable — le véhicule incertain d’un stimulus déterminé et spécifique. Le véritable enseignant est un poteau indicateur. Si l’élève prend en fait plaisir à la vérité, une simple indication suffit à lui permettre de trouver ce qu’il recherche. C’est pourquoi la philosophie est représentée par des thèmes simples — des propositions premières — des principes. Elle ne s’adresse qu’aux amis actifs de la vérité. Le développement analytique du thème n’est là que pour les paresseux ou ceux qui manquent d’exercice. — Ces derniers doivent apprendre à voler et à se maintenir dans une direction définie.

L’attention est une force qui centre. Une fois la direction donnée, débute la relation active entre le dirigé et l’objet de la direction. Si nous maintenons fermement cette direction, nous arrivons alors de façon apodictiquement sûre au but fixé.

Un philosopher véritablement total est par conséquent un vol migrateur, fait en commun, vers un monde désiré — vol au cours duquel on se relaie au poste le plus avancé, ce qui nous oblige à déployer beaucoup d’effort contre l’élément hostile vers lequel on vole. >



4. < Un problème est une masse synthétique, solide, décomposée par la force de pensée pénétrante. Ainsi le feu est à l’inverse la force de pensée de la nature et chaque corps est un problème. >



5. < On doit savoir, en chaque philosophie, différencier le contingent du nécessaire. Le côté polémique de la philosophie relève du contingent. L’effort dépensé dernièrement à réfuter et à éliminer les opinions du passé a pu paraître passablement étrange. — A proprement parler, cette polémique n’est encore qu’une lutte contre soi-même — le penseur qui s’est libéré de son époque est toujours tracassé par ses années de formation universitaire — une inquiétude dont on ne peut se faire aucune idée en des temps plus sereins, parce qu’on n’éprouve alors aucunement le besoin de s’en protéger. >



6. < Chaque mot est une incantation. Celui qui appelle l’esprit — le fait apparaître. >



7. < Quand on commence à réfléchir sur la philosophie — celle-ci, comme Dieu et l’amour, nous semble être tout. C’est une idée pénétrante, suprêmement efficace et mystique — qui nous projette sans relâche dans toutes les directions. La décision de philosopher — la recherche de la philosophie — est l’acte de manumission [i] — de choc avec nous-mêmes. >



8. < A part la philosophie de la philosophie, on trouve encore surtout des philosophies — que l’on pourrait qualifier de philosophies individuelles. La méthode est authentiquement philosophique — Ces philosophies débutent par l’absolu — mais non par un pur absolu. Aussi sont-elles un mélange de philosophie et de non-philosophie ; plus le mélange est intime, plus il est intéressant. Elles sont de fond en comble individuelles — elles posent avec force la synthèse comme thèse. L’exposé [ii] de la phil [osophie] de la phil [osophie] aura toujours quelque chose d’une philosophie individuelle. Le poète ne présente en tout cas qu’une philosophie individuelle et chaque homme, aussi vivante soit sa connaissance de la philosophie de la philosophie, ne sera sur le plan pratique que plus ou moins un philosophe individuel ; et, en dépit de tous ses efforts, il ne pourra jamais tout à fait sortir du cercle magique de sa philosophie individuelle. >



9. < Le principe suprême devrait-il contenir dans sa tâche le paradoxe suprême ? Etre une proposition qui ne laisserait à proprement parler jamais en paix — qui attirerait et repousserait toujours — et resterait à jamais incompréhensible, quand on croirait l’avoir comprise ? Qui éveillerait constamment notre activité — sans jamais la fatiguer ni devenir une habitude ? D’après les dires d’anciens sages mystiques, Dieu, pour les esprits, est quelque chose de semblable. >



10. < Notre pensée, jusqu’à présent, a été soit simplement mécanique — discursive — atomistique — soit simplement intuitive — dynamique — Le temps de la réunion serait-il enfin venu ? >



11. < Il se pourrait bien que Fichte fût l’inventeur d’une manière totalement neuve de penser — pour laquelle il n’est encore aucun nom. L’inventeur n’est peut-être pas l’artiste le mieux disposé ni même le plus sensible à l’égard de son instrument — si je ne dis pas aussitôt qu’il en est ainsi — Il est pourtant vraisemblable qu’il y a et qu’il y aura des hommes — qui fichtériseront bien mieux que Fichte lui-même. De merveilleuses œuvres d’art peuvent en résulter — si l’on commence à prolonger le fichtéiser de manière artistique. >



12. < Au sens propre, le philosopher est — une étreinte — le témoignage de l’amour le plus intime de la méditation, du désir absolu de sagesse. >



13. Le penseur fruste et discursif est le scolastique. L’authentique scolastique est un subtiliste mystique. Il élabore son univers à partir d’atomes logiques — il nie toute nature vivante, pour la remplacer par une construction intellectuelle artificielle— Son but est un automate infini. S’oppose à lui le poète fruste et intuitif. Celui-ci est un macrologue mystique. Il hait la règle et la forme fixe. Une vie sauvage et violente domine dans la nature — Tout y est animé. Aucune loi — arbitraire et miracle partout. Il est purement dynamique. C’est ainsi que l’esprit philosophique s’anime tout d’abord dans des masses complètement séparées.

A la 2e étape de la culture, ils commencent à entrer en contact avec ces masses — de façon très différente — De même que dans la réunion d’extrêmes infinis, le fini et le limité se développent en général, pareillement les éclectiques naissent à présent en grand nombre. Commence la période des malentendus. Dans cette seconde étape, le plus limité est le plus significatif, le plus pur philosophe de cette seconde période. Cette classe est totalement limitée au monde réel et présent, au sens le plus rigoureux du terme. Les philosophes de la première classe regardent avec dédain ceux de la seconde classe. Ils disent qu’elle n’est qu’un peu toutes choses — et par conséquent qu’elle n’est rien. Ils tiennent leurs aperçus pour des conséquences de la faiblesse — pour de l’inconséquentisme

[iii]. De l’autre côté, la seconde classe prend en pitié la première — qu’elle rend coupable de l’enthousiasme le plus absurde, qui va jusqu’à la folie.

Si, d’un côté, les scolastiques et les alchimistes sont totalement séparés, les éclectiques, au contraire, semblent unis ; d’un autre côté, c’est exactement le contraire. Les premiers sont sur l’essentiel indirectement du même avis — ils s’accordent notamment sur l’indépendance absolue et la tendance infinie de la méditation — Ils débutent tous deux par l’absolu — En revanche, les simples d’esprit [iv] ne sont pas unis sur l’essentiel et ne s’accordent que sur le résultat. Ceux-là sont infinis, mais uniformes — ceux-ci sont limités — mais divers. Ceux-là ont du génie — ceux-ci du talent — ceux-là, les idées — ceux-ci, les savoir-faire. Ceux-là sont des têtes sans mains, ceux-ci des mains sans tête.

Le troisième échelon est gravi par l’artiste, qui est tout à la fois instrument et génie. Il découvre que cette division originaire des activités philosophiques et absolues est une séparation en profondeur de son être propre — dont la consistance repose sur la possibilité de se médiatiser — et de se relier. Aussi hétérogènes que puissent être ces activités, il découvre pourtant en lui une capacité à passer de l’une à l’autre et à modifier à volonté ses polarités — Il reconnaît par conséquent dans ces activités des membres nécessaires de son esprit — et remarque qu’elles doivent être toutes deux rassemblées en un même principe. Il en conclut que l’éclectisme n’est rien d’autre que le résultat d’un usage incomplet et déficient de cette faculté. Il lui semble plus que probable que la raison de cette déficience est la faiblesse de l’imagination productive — qui ne peut se maintenir et s’intuitionner au moment où elle passe en flottant d’un membre à l’autre. La philosophie par excellence est l’exposé complet de la vraie vie spirituelle, élevée au stade de la conscience par cet acte [imaginatif]. Ici naît cette réflexion vivante qui, traitée avec beaucoup de soins et d’attentions, va par la suite se déployer elle-même en un univers spirituel infiniment formé — en noyau ou en germe d’une organisation comprenant toutes choses — C’est le début d’une authentique traversée de soi-même que l’esprit effectue sans fin.



14. Les sophistes sont des gens qui, en étant attentifs aux faiblesses des philosophes et aux défauts de l’art, cherchent à en tirer profit pour eux-mêmes, ou, de façon générale, pour certaines fins non philosophiques et indignes — souvent pour la philosophie elle-même. Ils n’ont à vrai dire plus rien à faire avec la philosophie. Sont-ils fondamentalement non-philosophiques — il faut alors les considérer comme des ennemis de la phil [osophie] et les traiter comme tels. La classe la plus dangereuse parmi eux est celle des sceptiques par pure haine de la philosophie. Les autres sceptiques sont en grande partie tout à fait dignes de respect. Ce sont les précurseurs de la troisième période. Ils possèdent un don de différenciation authentiquement philosophique — ils manquent uniquement de puissance intellectuelle. Ils ont la capacité correspondante — mais pas la force d’auto-incitation. Ils sentent l’insuffisance des systèmes jusqu’à présent — mais aucun système ne les vivifie totalement. Ils ont un véritable goût— mais l’énergie nécessaire de l’imagination productive leur fait défaut. Ils doivent être polémiques. Tous les éclectiques sont au fond des sceptiques — Plus ils comprennent de choses et plus ils sont sceptiques — cette dernière remarque est confirmée par le fait que les plus grands savants, les meilleurs de leur époque, ont avoué à la fin de leur vie qu’ils en savaient très peu.



15. Philosopher est déphlégmatiser — vivifier. Dans la recherche sur la philosophie, on a jusqu’à présent commencé par tuer la philosophie, puis on l’a disséquée et décomposée. On croyait que les composantes du Caput mortuum [v] étaient celles de la philosophie. Mais chaque tentative de réduction échouait, ou alors la recomposition ratait. Ce n’est que dans les premiers temps qu’on a commencé à observer la philosophie de façon vivante, et il se pourrait bien que l’art de faire des philosophies vienne de là.



16. La logique ordinaire est la grammaire de la langue supérieure ou de la pensée. Elle contient simplement les relations réciproques entre les concepts — le mécanisme de la pensée — la pure physiologie des concepts. Mais les concepts logiques se rapportent les uns aux autres comme les mots sans pensées.

La logique s’occupe uniquement du cadavre de la théorie de la pensée. La métaphysique est la pure dynamique de la pensée. Elle traite des forces de pensées originaires — Elle s’occupe de l’âme même de la théorie. Les concepts métaphysiques ont entre eux les mêmes rapports que des pensées sans mots. On est souvent étonné du caractère toujours incomplet de ces deux sciences. Chacune suivait sa propre nature, sans aucun succès. Elle ne voulait jamais s’accorder avec l’autre. Depuis le début pourtant on a cherché à les rassembler, car tout en elle indiquait une parenté — mais chaque tentative se soldait par un échec — car l’une d’elles en souffrait toujours et perdait son caractère essentiel. On en resta donc à une logique métaphysique — et à une métaphysique logique — mais aucune n’était ce qu’elle devait être. Il n’en est guère allé mieux avec la physiologie et la psychologie, la mécanique et la chimie. Dans la dernière moitié de ce siècle, une nouvelle inflammation s’est déclarée ici avec plus de violence que jamais — les masses ennemies se sont concentrées les unes contre les autres avec plus de force qu’auparavant — la fermentation était excessive — d’où de puissantes explosions. Quelques-uns affirment à présent qu’une authentique compénétration a eu lieu quelque part — qu’un germe de réunion est né qui devrait croître progressivement et assimiler toutes choses à une forme une et indivisible — que ce principe de paix perpétuelle va pénétrer sans cesse de tous les côtés et qu’ainsi, il n’y aura bientôt plus qu’une seule science, un esprit, de même qu’un prophète et un seul Dieu.



17. < La forme achevée des sciences doit être poétique. Chaque principe doit avoir un caractère autonome — être un individu naturel et l’enveloppe d’une trouvaille spirituelle [vi]. >



18. < Le premier principe synthétique est en même temps le premier noyau. On peut tirer de chacune des deux extrémités un principe après l’autre selon les lois d’attraction du noyau — principe qui en étant traversé par le premier lui est assimilé — c’est ainsi que la philosophie croît vers l’infinité, vers l’extérieur et vers l’intérieur — Elle cherche pour ainsi dire à combler l’espace infini entre les deux extrémités. >



19. Les tâches les plus importantes préoccupent les hommes de très bonne heure. L’homme ressent avec une extraordinaire intensité le fait de réfléchir pour la première fois sur la nécessaire réunion des fins suprêmes. — Avec l’accroissement de la culture, ses recherches perdent en génialité — mais gagnent en utilité — aussi est-il conduit à l’erreur qui consiste à tout abstraire des extrémités et à attendre un profit de la liaison intime entre ces parties. Mais on ne peut pas ignorer qu’il remarque aussitôt la nécessaire déficience de cette méthode, et s’efforce de relier les avantages de la première méthode avec ceux de la seconde, et ainsi de les compléter. Il a finalement l’idée de rechercher en lui-même le membre de liaison absolu, comme centre absolu de ces mondes séparés — Il voit aussitôt que le problème est déjà réellement résolu par son existence — et que la conscience des lois de son existence est la science par excellence, qu’il recherchait depuis si longtemps. Au fond, c’est en découvrant cette conscience que la grande énigme est résolue. De même que sa vie est une philosophie réelle, sa philosophie est une vie idéale — une théorie vivante de la vie. De faits contingents, naissent des expériences systématiques. A présent, sa voie lui est tracée pour l’éternité — Il s’occupe de l’expansion de son être à l’infini — le rêve de sa jeunesse est devenue une belle réalité — ses premiers espoirs et pressentiments sont devenus des prophéties symboliques. L’apparente contradiction de la toute première tâche — des tâches — à la fois solution et non-solution — est parfaitement résolue.



20. Au lieu de cosmogénies et de théogénies, nos philosophes s’occupent d’anthropogénies.



21. Il y a en nous certaines compositions [vii] qui semblent avoir un caractère très différent des autres, car elles sont accompagnées par le sentiment de la nécessité, quoique aucune raison extérieure ne les fonde. L’homme a le sentiment de se trouver dans un dialogue et d’être merveilleusement exhorté par quelque être spirituel et inconnu à développer les pensées les plus évidentes. Cet être doit être d’une essence supérieure, car la relation qu’il a avec l’homme ne peut être le fait d’un être phénoménal — Il doit lui être homogène, car il le traite en être spirituel et ne l’exhorte que très rarement à l’auto-activité. Ce Moi d’un genre supérieur se reporte à l’homme comme celui-ci à la nature, ou le sage à l’enfant. L’homme aspire à lui ressembler, de même qu’il cherche à faire ressembler le N [on] M[oi] à lui-même.

Ce fait est indémontrable. Chacun doit en faire par lui-même l’expérience. C’est un fait d’un genre supérieur que seul l’homme supérieur va rencontrer. Mais les hommes doivent pourtant s’efforcer de le faire advenir en eux-mêmes. La science qui en résulte est la D[octrine] de la S[cience] supérieure. < Ici la proposition : Le Moi détermine le N [on]-M [oi] est le principe théorique, et celle selon laquelle : Le Moi est déterminé — est le principe de la partie pratique. > La partie pratique contient l’auto-éducation du Moi permettant cet échange — la partie théorique — les critères d’un authentique échange. Les rites font partie de l’éducation.

Chez Fichte, la partie théorique comprend les critères d’une véritable représentation [viii] — la partie pratique comprend l’éducation et la formation du N [on]-M[oi] et ce afin d’influencer véritablement le Moi et d’être véritablement en communauté avec lui — [elle contient aussi] l’auto-éducation parallèle du Moi. La moralité appartient par conséquent aux deux mondes ; ici, comme finalité — là, comme moyen — et elle est le lien qui les articule.



22.

Le philosopher est cet entretien avec soi-même, évoqué plus haut — une authentique auto-révélation — l’irritation du Moi réel à travers le Moi idéal. Le philosopher est au fondement de toutes les autres révélations. La décision de philosopher vient d’une exhortation du Moi réel à se réfléchir, à s’éveiller et à devenir esprit. Sans philosophie, pas d’authentique moralité, et sans moralité, pas de philosophie.



23. < L’articulation du spinozisme et de l’hylozoïsme entraînerait la réunion du matérialisme et du théisme. >



24. < La force est la matière des matières. L’âme, la force des forces. L’âme est l’âme des âmes. Dieu, l’esprit des esprits. >



25. < Je voudrais désigner Baader, Fichte, Schelling, Hülsen et Schlegel [ix] : le Directoire philosophique de l’Allemagne. On pourrait attendre un nombre infini de choses de ce Quinquevirat. Fichte est le Président et le Gardien de la Constitution**. >



26. < La possibilité de toute philosophie repose sur le fait que l’intelligence, en entrant en contact avec elle-même, se donne sa propre loi de mouvement, c’est-à-dire sa propre forme d’activité. (Voir la théorie de la structure de Baader [x]) >



27. Au lieu de cosmogénies et de théogénies, nos philosophes s’occupent — d’anthropogénie [xi].



28. Si le monde est pour ainsi dire un précipité de la nature humaine, le monde des dieux en est une sublimation — les deux adviennent en même temps — Pas de précipité plastique, sans sublimé spirituel. Ce que celui-ci perd en chaleur, celui-là le gagne. Dieu et le monde naissent simultanément, en s’échangeant — par une décomposition de la nature humaine. / Le mauvais et le bon esprit sont en somme l’azote et l’oxygène. Tous deux appartiennent à la vie animale — et le corps animal est composé en grande partie d’une mauvaise matière spirituelle.



29. Le poème [xii] de la raison est philosophie — C’est le plus haut élan que peut prendre la raison pour se surmonter elle-même — Unité de la raison et de l’imagination. Sans philosophie, l’homme est désuni en ses forces essentielles — Il y a deux types d’hommes — un homme rationnel — et un poète.

Sans philosophie, poète incomplet — sans philosophie, penseur et homme de jugement incomplets.





Traduit par Olivier Schefer, © Allia, 2002

(d’après l’édition des Novalis Schriften, Paul Kluckhohn, Richard Samuel, t. II, p. 522-531, extrait de Le monde doit être romantisé, Allia, 2002)





















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[i] Affranchissement. Du latin, manumissio, onis, action d’affranchir un esclave.

[ii]

Darstellung, exposé, présentation : terme qui renvoie dans le contexte philosophique de cette période à la problématique du système, comme exposition du contenu du savoir par lui-même. Voir l’Exposition de mon système de la philosophie de Schelling en 1801, trad. Emmanuel Cattin, Paris, Vrin, 2000.

[iii] Inconsequentismus.

[iv] Die Bornirten, littéralement les bornés, les êtres bornés.

[v] Littéralement : la tête morte.

[vi] Eines witzigen Einfalls.

[vii] Dichtungen.

[viii] Vorstellung.

[ix]

Respectivement, Franz Xaver von Baader (1765-1841), philosophe et théologien, professeur à l’Ecoles des Mines de Freiberg entre 1788-1792. Johann Gottlieb Fichte (1762-1814), philosophe. Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling (1755-1854), philosophe. Friedrich von Schlegel (1772-1829), philosophe et écrivain romantique. Augut Ludwig Hülsen (1765-1810) écrivain, collaborateur de la revue de l’Athenaeum.

[x] Franz von Baader, Beyträge zur Elementar-Phisiologie, Hambourg, 1797.

[xi] Voir supra, n° 20.

[xii] Das Poém des Verstandes.

28 février 2007

Lacoue-Labarthe, hommages


On trouvera à cette page les articles de Libération et du Monde concernant la disparition de Philipppe Lacoue-Labarthe. L' hommage du compagnon Jean-Luc Nancy dans Libération.

La rediffusion d' une émission de France Culture.


On signale la retranscription d' un entretien de PLL avec entre autres Emmanuel Faye, autour de Heidegger.

A signaler aussi l' accès sonore au colloque consacré à "Lacoue" très exactement un an avant sa mort.





11 février 2007

Manfred Frank

J' aime assez cette photo de Manfred Frank qui, sans être récente, transmet une expression propre à l' homme et au penseur. Quand je l' ai revu l' été dernier, il m' a demandé si je le reconnaissais. Je lui ai répondu en lui disant que je lui retournais la question.

En ligne dans la revue des ressources, le Voyage infini, et ici une présentation de son travail.

07 février 2007

Lacoue-Labarthe, hommage par Isabelle Baladine Howald

J’ai rencontré Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy en 1979, lorsque je faisais mes études de philosophie à Strasbourg. Ici c’était « Nancy et Lacoue », comme on les appelle toujours, comme au fond on les appellera toujours.

J’écrivais déjà et c’est naturellement que je demandais à Philippe Lacoue-Labarthe ce qu’il en pensait, il eut la gentillesse de m’encourager. Son attention à l’égard de mon travail ne s’est jamais démentie. Très vite il me parla des livres de Roger Laporte et de Jacques Derrida avec qui se tissèrent les années suivantes des liens d’amitié, et de Maurice Blanchot. Je ne parlerai pas de dette, à l’égard de Philippe, parce qu’il n’instituait en aucun cas des rapports de maître à élève ou des rapports de force, mais quand j’ai appris sa mort, mon sol a littéralement tremblé. Philippe, c’est celui qui m’a permis de me fonder, peut-être tout était là, peut-être tout était-il prêt, ce n’est pas non plus sûr. Ce qui l’est, c’est que grâce à lui j’ai trouvé le monde, mon monde, sinon j’aurais pu errer longtemps. Si je n’ai jamais quitté les rivages de la pensée philosophique c’est grâce à lui, qui sut penser la poésie comme pensée. Aujourd’hui et jusqu’à la fin, je n’essaie et n’essaierai pas de faire autre chose, avec quelques amis philosophes et poètes. Je pense à eux ce soir. La tâche est lourde, mes amis, de prendre à notre tour la responsabilité d’un tel effort, le risque grand à tous points de vue (ne pas être à la hauteur, nous y perdre).

Des années plus tard, ayant peu à peu commencé à construire mon propre travail, je reçus Phrase, par la poste. Je commençais à lire debout à l’arrêt du bus sous une pluie fine, vaguement protégée par un parapluie. Je lisais ce livre terrible et magnifique et je pleurais. Je pleurais dans le bus et ensuite à pied jusque chez moi, tout en lisant. Qui à notre époque avait su dire comme lui l’expérience de la pensée, et vécu, et commencé à payer ce choix qui m’a toujours semblé clairement annoncé : son renoncement, son retrait. Plus tard, lors d’un printemps où je ne parvenais plus à écrire, je lus La poésie comme expérience et je me remis à écrire. C’est pour moi un livre aussi important que Le méridien de Celan ou les Leçons de Francfort d’Ingeborg Bachmann.

Roger Laporte, Jacques Derrida et Philippe Lacoue-Labarthe sont morts, je ne suis toujours pas parvenue à comprendre ce que cela veut dire. Sauf une seule chose, qu’il me semble avoir tout naturellement à faire - c’était, entre nous, de ma part ( ils ne m’ont jamais rien demandé ) , une promesse silencieusement ou non faite et qui sera naturellement tenue - je me charge de les lire et de parler d’eux, vivants, vivant toujours.

Je n’entends plus leurs rires, leurs voix, je ne vois plus le sourire malicieux de Roger Laporte, je n’entends plus le rire rare et merveilleux de Jacques Derrida, ni les intonations si particulières de Philippe Lacoue-Labarthe, leurs yeux se sont éteints, comment penser cela, comment penser à cela qui me fait crever de douleur depuis des années, je ne le peux pas, je ne le sais pas. Et je ne veux surtout pas l’apprendre. La douleur est si grande qu’elle ne peut être une leçon.

Il y a 15 jours Gérard Haller et moi-même recevions Jean-Luc Nancy dans le cadre des « Lectures dans la montagne » que nous organisons. Jean-Luc dédia sa lecture à Philippe, très malade, d’une manière bouleversante et bouleversée. J’ai lu aujourd’hui à travers l’eau des larmes le texte déchirant qu’il publie dans « Libération ». C’est à lui que je pense ce soir, à la clôture du jour où l’on a mis son ami en terre.

Qu’il sache ma tendresse et ma fidélité.

Isabelle Baladine-Howald

30 décembre 2006

Novalis sur Goethe

C´est dans un contexte bien particulier que Novalis rédige ce texte qui révèle selon nous pour la première fois d´une façon aussi directe les liens entre les sciences et les arts dans le romantisme. Il est depuis l´hiver 1797 à l´Académie des mines de Freiberg, où il suit une formation scientifique approfondie. « Les sciences, écrit-il déjà quelques mois auparavant, gagnent un intérêt considérable pour moi, car je m´y consacre selon de plus hautes visées – depuis un point supérieur. En elles je veux vivre jusqu´à mon dernier souffle . » Plusieurs autres éléments biographiques sont à considérer pour cerner l´importance de ce texte. Le 29 mars 1798, le jeune homme avait fait la connaissance de Goethe à Weimar, et l´on peut supposer que c´est à partir de sa propre expérience professionnelle et personnelle des sciences que Novalis aborda l´artiste, lui aussi très occupé par ses propres recherches scientifiques. Depuis 1775, Goethe avait multiplié études et observations en anatomie, botanique, minéralogie et optique, mais les années 90 furent particulièrement riches en découvertes. On peut dire que la publication de l´essai sur la métamorphose des plantes (1790) inaugure une nouvelle époque dans la vie de Goethe, puisqu´il s´agit pour lui d´atteindre également une reconnaissance publique en tant que savant. On peut aussi supposer que lui et Novalis, ce 29 mars 1798, parlèrent de sciences, Goethe ayant beaucoup correspondu avec Schiller à propos de la théorie des couleurs cette année-là ; d´autre part, leur rencontre précède de quelques mois la publication du poème La métamorphose des plantes en juin. Cette actualité de la science goethéenne dut pousser Novalis à lire ou relire les essais sur la métamorphose des plantes et des insectes dont il est question dans son propre texte. On signalera aussi des références fréquentes à Goethe dans la correspondance de Novalis à cette période, notamment dans une lettre à Caroline Schlegel du 9 septembre 1798, dans laquelle il reprend certaines expressions de l´essai, en comparant toutefois Schelling et Goethe : « Plus je pénètre profondément l´immaturité de L´âme du monde de Schelling – et plus son esprit me paraît être intéressant - qui pressent ce qui est supérieur et auquel manque seulement le pur don de restitution (Wiedergebungsgabe), don qui fait de Goethe le physicien le plus curieux de notre temps. Schelling saisit bien – il conserve déjà beaucoup moins bien - mais il ne sait pas restituer . » Ce « don de restitution » propre à Goethe fait de lui, non seulement le « physicien le plus curieux de notre temps », mais aussi et surtout un artiste, et dans l´essai Novalis va jusqu´à dire que c´est parce qu´il est absolument artiste que Goethe est le « premier physicien de son temps ». Relevons d´ailleurs que ce texte constitue la première évocation du Goethe homme de sciences dans la Goethe-Kritik, comme le mentionne justement Richard Samuel .
Une autre circonstance biographique doit être mentionnée à propos de cet essai : il fut écrit à la suite de la rencontre romantique de Dresde qui eut lieu du 25 au 26 août 1798, lors de laquelle Novalis, les frères Schlegel, Caroline Schlegel, Gries, Schelling et Fichte visitèrent la Galerie de Peinture qu´abrite le Stallgebäude, et, à la lumière des torches, le musée des marbres antiques du Palais Japonais . Cette visite dut vivement impressionner Novalis, puisqu´il évoque un fragment romantique intitulé « Visite des antiques » qu´il aurait promis à Friedrich Schlegel .
Ces deux axes – esthétique et scientifique – se rencontrent dans ces quelques pages, et tendent à établir une synthèse entre l´approche du monde antique et celle du monde naturel conçu comme une « vivante antique », donnant au projet de « moralisation de l´univers » une authentique dimension « syncrétique », pour reprendre un terme cher à Novalis.




Goethe est un poète entièrement pratique. Il est dans ses œuvres – comme l´Anglais dans ses marchandises – extrêmement simple, aimable, agréable et durable. Il a fait dans la littérature allemande ce que Wedgwood a fait dans le monde artistique anglais, et il a, comme les Anglais, un goût noble acquis par la raison et naturellement économique. Les deux choses se combinent très bien et ont une affinité profonde, au sens chimique du terme. Dans ses études physiques, il apparaît tout à fait clairement qu´il est dans sa nature d´achever totalement quelque chose d´insignifiant, en lui donnant tout le poli et la netteté possibles, plutôt que de commencer un monde et de faire quelque chose en sachant d´avance qu´on ne pourra le réaliser parfaitement, que cela restera certainement maladroit, et que l´on ne pourra jamais le mener à une perfection magistrale. Même dans ce domaine il choisit un objet romantique ou bien gracieusement entortillé. Ses considérations sur la lumière, sa Métamorphose des plantes et des insectes sont des confirmations et en même temps les démonstrations les plus convaincantes que la conférence parfaite fait aussi partie du domaine de l´artiste. On serait aussi d´une certaine façon en droit d´affirmer que Goethe est le premier physicien de son temps – et qu´en vérité il fera date dans l´histoire de la physique. Il ne peut pas être ici question de l´étendue des connaissances, et les découvertes devraient déterminer le moins possible le rang du chercheur en sciences naturelles. Ici tout dépend du fait de savoir si l´on considère la nature comme un artiste l´antique, car la nature est-elle autre chose qu´un vivant antique ? La nature et l´étude de la nature naissent ensemble, comme l´antique et la connaissance de l´antique ; car on se trompe considérablement lorsqu´on croit qu ´il existe des antiques. L´antique commence seulement maintenant à naître. Il naît sous les yeux et à travers l´âme de l´artiste. Les restes de l´Antiquité ne sont que les stimulants spécifiques pour la formation de l´antique. L´antique n´est pas fait avec les mains. L´esprit la produit à travers les yeux - et la pierre taillée est uniquement la matière qui prend seulement son sens à travers elle, et qui ne sert qu´à la faire apparaître. Le physicien Goethe se trouve par rapport aux autres physiciens comme le poète par rapport aux autres poètes. Il peut être parfois dépassé pour tout ce qui touche l´étendue, la diversité et la profondeur d´esprit, mais qui peut l´égaler dans la capacité de formation ? Chez lui tout est acte – quand chez les autres tout n´est que tendance. Il réalise vraiment quelque chose, quand les autres ne font que rendre une chose possible ou nécessaire. Nous sommes tous des créateurs nécessaires et possibles – mais combien peu sont réels. Le philosophe d´école appellerait peut-être cela empirisme actif. Quant à nous nous voulons nous contenter de considérer le talent artistique de Goethe et jeter encore un regard sur son entendement. Chez lui, on peut découvrir la faculté d´abstraction sous une autre lumière. Il abstrait avec une précision rare, mais jamais sans construire en même temps l´objet correspondant à l´abstraction. Ce n´est rien d´autre que de la philosophie appliquée – et ainsi, à notre grand étonnement, nous le retrouvons finalement en tant que philosophe pratique, comme il était d´usage pour tout artiste authentique autrefois. Le pur philosophe sera lui aussi pratique, bien que le philosophe pragmatique n´ait pas à s´occuper de philosophie pure – car cela est un art en soi./Le Meister de Goethe./ Le lieu de l´art authentique est simplement dans l´entendement. Celui-ci construit à partir d´un concept spécifique. L´imagination, la saillie et la faculté de juger ne sont réquisitionnées que par lui. Ainsi le Wilhelm Meister est entièrement un produit de l´art – une œuvre de l´entendement. On voit selon cette perspective quelques œuvres très médiocres dans le monde de l´art – quand la plupart des ouvrages considérés comme supérieurs en sont exclus. Les Italiens et les Espagnols ont de très loin un plus grand talent artistique que nous. Même aux Français il ne manque rien – les Anglais en ont déjà beaucoup moins et en cela ils nous ressemblent, car nous ne possédons nous aussi qu´extrêmement rarement du talent artistique – bien que nous soyons parmi toutes les nations les mieux pourvus de ces capacités dont l´entendement se sert dans ses œuvres. Cette abondance de capacités artistiques rend à vrai dire les quelques artistes parmi nous si particuliers, si extraordinaires, et nous pouvons sûrement nous attendre à ce que les plus merveilleuses œuvres d´art apparaissent parmi nous, car en ce qui concerne l´universalité énergique aucune autre nation ne peut concourir avec nous. Si je comprends bien les plus récents amis de la littérature antique, ils ne visent rien d´autre, à travers leur prétention à imiter les auteurs classiques, qu´à nous former nous comme artistes – à éveiller en nous des œuvres d´art. Aucune autre nation à part les Anciens n´a eu un sens artistique développé à un tel degré. Tout chez eux est œuvre d´art – mais peut-être ne faudrait-il pas en dire trop, si l´on partait de l´hypothèse qu´ils ne sont ce qu´ils sont que pour nous, ou ne peuvent le devenir que pour nous. Il en va de la littérature classique comme de l´antique ; en vérité elle ne nous est pas donnée – elle n´existe pas – mais elle doit être produite par nous. C´est seulement à travers une étude courageuse et spirituelle des Anciens que naît une littérature classique pour nous – littérature que les Anciens eux-mêmes n´avaient pas. Les Anciens se saisiraient de la tâche inverse – car l´artiste seul est un homme limité, unilatéral. Pour ce qui est de la sévérité Goethe n´égale pas les Anciens – mais il les surpasse lorsqu´il s´agit du fond – même si le mérite ne lui revient pas. Son Meister leur est suffisamment proche – car combien il s´agit là tout bonnement d´un roman, sans devoir y ajouter un adjectif – et comme cela représente beaucoup à notre époque ! Goethe sera surpassé et doit être surpassé – mais seulement comme les Anciens peuvent l´être, du point de vue du fond et de la force, de la diversité et de la profondeur – en tant qu´artiste, point – ou bien seulement un peu, car sa justesse et sa sévérité sont peut-être déjà plus exemplaires qu´elles ne paraissent.

18 décembre 2006

Fichte

Fichte écrit Sur la dignité de l´homme en 1794, en guise de conclusion à ses conférences philosophiques, c´est-à-dire à sa Grundlage der gesammten Wissenschaftslehre publiée la même année. On retrouve dans ces quelques pages la dimension prométhéenne de l´idéalisme naissant, et surtout un style d´écriture philosophique proche de la harangue qui plonge le penseur dans son époque – à le lire, on imagine bien Fichte au milieu de la foule de ses étudiants, usant de tous les techniques oratoires déployées par le tribun révolutionnaire ! Car c´est de cela qu´il s´agit dans ce discours : associer directement le devenir de la philosophie avec les événements historiques, faire du Moi l´expression d´une révolution des esprits qui englobe l´avènement de la démocratie en Europe et partout dans le monde.
Le Moi fichtéen se transforme ainsi en un principe de liberté, de liberté absolue agissant sur les êtres et les choses. C´est par l´affirmation de l´autonomie individuelle que l´homme progresse, et Fichte assigne à la philosophie la tâche d´amener chaque individu à la conscience d´une autonomie originelle. L´histoire se résume à cette prise de conscience graduelle et inexorable qui se produit ou doit se produire chez l´esclave, mais aussi chez le sujet lié à un monarque dans une dépendance qui est une forme d´aliénation. Le philosophe écrit aussi l´histoire, en ce qu´il assigne à l´homme, au citoyen, une tâche supérieure dont il ne peut se défaire, car il en va de ce que Fichte appelle ici « la dignité de l´homme ».


Nous avons arpenté l´esprit humain dans sa totalité ; - nous avons posé un fondement sur lequel il est possible d´édifier un système scientifique conçu comme la juste représentation du système originel dans l´homme. Pour conclure nous faisons un court tour d´horizon sur l´ensemble.
La philosophie nous enseigne à tout chercher dans le Moi. C´est seulement grâce au Moi que l´ordre et l´harmonie apparaissent dans la masse informe et morte. C´est seulement à partir de l´homme que s´étend la régularité autour de lui jusqu´aux limites de sa science, et s´il fait reculer celles-ci, l´ordre et l´harmonie s´étendent également. Sa science assigne une place à ce qui est divers à l´infini, à chaque être, de telle sorte qu´aucune chose ne supplante une autre ; il crée une unité dans la diversité infinie. Grâce à elle les astres tiennent ensemble et deviennent Un univers organisé ; grâce à elle les planètes se déplacent sur des trajectoires qui leur sont assignées. L´immense chaîne des êtres qui va du lichen au séraphin n´existe que grâce au Moi ; en Lui est le système du monde spirituel dans sa totalité, et l´homme attend à bon droit que la loi qu´il se donne soit valable pour cette chaîne des êtres, et que celle-ci la reconnaisse universellement à l´avenir. Le Moi est le gage le plus sûr que l´ordre et l´harmonie infinies s´étendront à partir de lui jusqu´aux régions qui en sont dépourvues, et qu´avec la progression de la civilisation humaine c´est aussi la civilisation de l´univers qui progressera. Tout ce qui est encore informe et chaotique aujourd´hui, l´homme le transformera dans le plus bel ordre, et ce qui est déjà harmonieux deviendra - grâce à des lois qui ne sont pas encore découvertes jusqu´à aujourd´hui – toujours plus harmonieux. L´homme va mettre de l´ordre dans la cohue, et instaurer un plan dans la destruction générale ; grâce à lui la décomposition sera formation, et la mort appellera à une vie splendide.
Voici l´homme, si nous le considérons simplement comme une intelligence capable de science ; mais que devient-il lorsque nous le concevons comme un pouvoir pratique et actif !
Il ne met pas seulement un ordre nécessaire dans les choses, il leur impose celui qu´il s´est lui-même volontairement choisi. Là où il arrive, la nature s´éveille ; à sa vue elle se prépare à recevoir une nouvelle forme plus belle. Son corps à lui est déjà ce qu´il y a de plus spiritualisé de la matière qui l´entoure et qui pouvait être formée ; dans son environnement l´air devient plus doux, le climat plus clément, et la nature s´égaye à l´idée de pouvoir grâce à lui accueillir et chérir des créatures vivantes. L´homme enjoint la matière brute de s´organiser selon son idéal, et de lui livrer la matière dont il a besoin. Chez lui jaillit tout ce qui était froid et mort et tout se change en un grain nourrissant, en un fruit désaltérant, en un raisin vivifiant, et la matière éclora et se transformera en d´autres choses dès qu´il en décidera. – Autour de lui les animaux s´ennoblissent, abandonnent l´état sauvage avec des yeux craintifs, et reçoivent une nourriture plus saine des mains de leur maître, nourriture qu´ils payent de bonne grâce par l´obéissance.
Mieux encore, auprès de l´homme les âmes s´ennoblissent, car plus un homme est homme, plus son influence sur les autres hommes s´étend et s´approfondit ; et qui porte le sceau authentique de l´humanité ne sera plus jamais ignoré de l´humanité. Chaque esprit humain et chaque cœur s´ouvre à cette pure émanation de l´humanité. Autour de l´homme supérieur les hommes forment un cercle dans lequel celui qui a la plus grande humanité s´approche le plus du centre. Leurs esprits s´élancent et luttent pour s´unir et former Un seul esprit dans plusieurs corps. Tous sont Un entendement et Une volonté, et travaillent au seul grand projet possible de l´humanité. L´homme supérieur propulse son siècle avec force à un degré plus élevé de l´humanité ; elle regarde derrière elle, et s´étonne de l´abîme qu´elle vient de franchir, tandis que lui, avec ses bras de géant, arrache ce qu´il peut saisir des annales de l´espèce humaine.
Détruisez la hutte dans laquelle il vit englué ![1] Il est de par sa nature absolument autonome par rapport à tout ce qui lui est extérieur, existant absolument par lui-même. Mais il a déjà, prisonnier dans sa hutte, le sentiment de cette existence, à certains moments de son élévation, lorsque le temps et l´espace, et tout ce qui n´est pas Lui, disparaît, ou bien lorsque son esprit se détache violemment de son corps, avant d´y retourner volontairement pour atteindre les buts qu´il veut encore réaliser avec lui. Séparez les deux derniers atomes qui sont à côté de lui, il existera encore ; et il sera encore, parce qu´il le voudra. Il est éternel, existe par soi-même et de sa propre force.
Empêchez, faites échouer ses plans ! Vous pouvez certes les arrêter, mais que sont mille ans et encore mille ans dans les annales de l´humanité ? – le léger rêve matinal au moment du réveil. Il continue, il agit encore, et ce qui est pour vous disparition n´est qu´une extension de sa sphère, et la mort une préparation à une vie supérieure. Les couleurs de ses plans et ses formes extérieures peuvent bien lui échapper, mais son plan demeure. Et à chaque instant de son existence il entraîne quelque chose de nouveau en dehors de lui dans son cercle, et il continuera à entraîner chaque chose jusqu´à ce que tout soit dévoré par celui-ci, jusqu´à ce que toute la matière porte la marque de son action, et que tous les esprits ne fassent plus qu´Un seul esprit avec le sien.
Voici l´homme ; voici celui qui peut dire : Je suis homme. Ne devrait-il pas éprouver un sentiment de respect sacré devant lui-même, et trembler devant sa propre majesté ! – Est un homme celui qui peut me dire : Je suis. – Où que tu vives, toi qui as un visage d´homme ; – que tu sois, proche de l´animal, en train de planter la canne à sucre sous le bâton de l´oppresseur[2], que tu sois sur les rivages de la Terre de Feu en train de te réchauffer à une flamme que tu n´as pas allumée toi-même, pleurant lorsqu´elle s´éteint parce qu´elle ne veut pas rester allumée – ou bien que tu m´apparaisses comme le plus misérable et le plus dépravé des vauriens – tu es pourtant ce que je suis, car tu peux me dire : Je suis. Pour cette raison tu es mon compagnon et mon frère. J´ai été certainement au niveau de l´humanité auquel tu te trouves maintenant ; car c´est un niveau de la même humanité, et on ne peut faire aucun saut sur cette échelle – peut-être l´ai-je monté si vite que je n´eus pas le temps de prendre conscience de mon état : mais je fus autrefois certainement à ce niveau : – et tu seras un jour certainement – que cela dure des millions et des millions d´années – qu´est-ce que le temps ? – tu seras un jour certainement à ce niveau où je suis à présent : et tu seras un jour au niveau où je pourrai agir sur toi et toi sur moi. Et tu seras aussi un jour entraîné dans ma sphère, et moi dans la tienne ; je te reconnaîtrai toi aussi comme mon collègue engagé dans mon grand projet. – Ce qui est pour moi qui suis un Moi l´est aussi pour chacun qui est un Moi. Ne devrais-je pas trembler devant la majesté dans la conception de l´homme ? et devant la divinité qui habite peut-être dans le secret de l´obscurité – et très certainement dans le temple qui porte son empreinte ?
La terre et le ciel, le temps et l´espace et toutes les bornes de la sensibilité s´évanouissent en moi à ses pensées ; et l´individu ne devrait pas s´évanouir devant moi ?
Tous les individus font partie de la grande unité de l´esprit pur[3] ; que cela soit mon dernier mot grâce auquel je resterai dans votre mémoire, et vous dans la mienne.

[1] Le texte allemand est : Brecht die Hütte von Leimen, soit «brisez les huttes de colle», ce qui passe assez mal en français ! Nous avons tout de même gardé cette image forte d´un homme primitif englué dans un état proche de l´animalité. (N. d. T.)
[2] Fichte pense ici certainement au sort des esclaves, aux Antilles notamment. L´esclavage ne sera aboli en France qu´en 1848. (N. d. T.)
[3] Même si l´on ne connaît pas mon système, il est impossible de considérer cette pensée comme spinoziste, quand bien même on ferait abstraction du développement de cette pensée dans sa totalité. L´unité de l´esprit pur est pour moi un idéal intangible ; dernier point qui ne sera jamais réel.

12 novembre 2006

Lacoue-Labarthe


A l´occasion de la sortie d´un DVD d´entretiens avec le philosophe strasbourgeois sur Rousseau, un article sur deux parutions récentes de cet auteur spécialiste de Heidegger et du romantisme allemand.


LE COURAGE DE LA PENSÉE


Poétique de l´histoire, de Philippe Lacoue-Labarthe, Galilée, 152 p.

Heidegger. La politique du poème, de Philippe Lacoue-Labarthe, Galilée, 174 p.


A la suite d´études sur le théâtre de Hölderlin jointes à des traductions de traductions de Sophocle par le poète souabe, le philosophe Philippe Lacoue-Labarthe en vient aux fonctions du théâtre et de la mimèsis chez Rousseau. Et, dans une série de conférences, radicalise le jugement porté sur la nature du lien de Heidegger avec le nazisme.


Poétique de l´histoire s´ouvre sur une scène philosophique franco-allemande où se trouve questionné le rapport obscur de Heidegger avec la pensée de Rousseau. Pensée que le philosophe allemand voulut évacuer du sein même de la poésie de Hölderlin, non seulement pour des raisons politiques (l´auteur du Contrat social était rejeté comme un des inspirateurs de la Révolution française dans l´Allemagne nazie), mais aussi pour des raisons philosophiques liées à l´affirmation d´une philosophie de l´Histoire qui serait le propre de la pensée allemande, avant tout hégélienne. Mais comme l´a montré Starobinski, c´est à Rousseau que Kant, Hegel ou Humboldt doivent leur pensée historique, et l´Aufhebung est un mouvement qui est déjà pensé par le Genevois.
S´appuyant sur les analyses devenues classiques de Derrida et de Starobinski, Poétique de l´histoire est une lente et minutieuse enquête concernant le questionnement rousseauiste sur l´origine de l´homme, qui, à suivre l´auteur, nous reconduit au champ de tensions et à la béance déconstructionnistes. Il serait difficile d´aller ici dans le détail de ce livre dense, mais il faut mentionner surtout l´analyse qui est faite de la place du théâtre dans ce questionnement, scène philosophique sur laquelle se révèle toute la complexité du rapport à la mimèsis. Tandis que Heidegger ignore celle-ci pour penser l´œuvre d´art non pas comme Darstellung mais comme mise en œuvre et thèse – Gestell - de la vérité, Rousseau penserait l´origine de l´œuvre à partir d´une imitation et d´un théâtre naturels. Mais qu´en est-il exactement de cette origine naturelle de la mimèsis ? Ici il faut citer le Discours sur l´origine et les fondements de l´inégalité parmi les hommes, où le propre de l´homme est justement ramené à cette capacité première – mais autant naturelle que dénaturante – de jouer la différence et de « suppléer » : « La Terre abandonnée à sa fertilité naturelle, et couverte de forêts immenses que la Coignée ne mutila jamais, offre à chaque pas des Magazins et des retraites aux animaux de toute espèce. Les Hommes dispersées parmi eux, observent, imitent leur industrie, et s´élèvent ainsi jusqu´à l´instinct des Bêtes, avec cet avantage que chaque espèce n´a que le sien propre, et que l´homme n´en ayant peut-être aucun qui lui appartienne, se les approprie tous (…) ».
À partir de cette mise en scène rousseauiste, Lacoue-Labarthe interroge ce qu´il appelle le « théâtre antérieur », mais en révèle bien vite l´abîme (sa « négativité »). Il concentre d´abord sa réflexion sur « l´onto-technologie, telle que Rousseau la fonde » : « L´existence est historique (« historiale ») pour autant que l´homme la joue, c´est-à-dire l´imagine, s´il est vrai – et c´est incontestablement vrai – qu´imago et imitatio (mimèsis) appartiennent au même champ sémantique » . L´imitation, transposée dans le théâtre de la société moderne, est toutefois rejetée par Rousseau dans la Lettre à d´Alembert sur les spectacles. D´où un double-jeu ou une ambivalence du penseur entre une origine naturelle de la mimèsis chez l´homme et une dénaturation de celle-ci, qui ne devient plus que « comédie » jouée sur une scène devant des spectateurs par des acteurs qui sont coupés des sentiments qu´ils ont en charge de représenter.
Il y a donc une double scène rousseauiste : la scène primitive, qui s´affirme comme celle de la « nature de l´homme », et celle du théâtre moderne, présentée comme le spectacle de l´absolue dénaturation de l´homme qui ne pourrait être « relevée » que par la « fête civile », abolition de la scène théâtrale, comme en Grèce où les citoyens se fondaient au spectacle qui n´en était pas vraiment un. Mais Poétique de l´histoire ne serait qu´une répétition ou un commentaire du texte de Rousseau s´il ne problématisait pas la situation du penseur et son rôle par rapport à la philosophie de l´Histoire et la métaphysique depuis Kant jusqu´à Heidegger. Lacoue-Labarthe montre très bien comment ce questionnement sur l´origine nous conduit à l´affirmation d´une « négativité transcendantale ». La « scène de l´origine » devient celle de la métaphysique. Si l´imitation est le propre de l´homme, alors la tekhnè est aussi originelle que la phusis ; or la Culture est ce qui nie la Nature, d´où le fait que « l´intuition de l´origine, de la « nature », est proprement vertigineuse ». La loi de ce théâtre originel est paradoxale et étrange : elle énonce que la nature de l´homme est de ne pas avoir de nature, et enferme son sujet dans une dénaturation primitive et qui semble irrémédiable.
Parti de Heidegger pour penser la question de l´origine chez Rousseau, Lacoue-Labarthe ne cesse de revenir au philosophe allemand et à sa « politique du poème ». C´est ce que montrent cinq conférences prononcées ces dix dernières années où l´engagement politique de Heidegger dans le national-socialisme est pensé à partir et en fonction de sa lecture de Hölderlin. Le projet est ainsi présenté : « Initialement, la question était : pourquoi l´engagement politique si scandaleux de Heidegger à l´époque du nazisme, et dans le nazisme ? Elle s´est progressivement transformée en celle-ci : pourquoi est-ce au fond une certaine idée de l´Histoire, et par conséquent de l´art, qui a, de plus en plus explicitement, autorisé et fondé cet engagement ? Elle a fini en conséquence par se formuler ainsi : pourquoi l´interprétation de la poésie par Heidegger, étant de fait admis que l´art est à ses yeux essentiellement Poème, est-elle à ce point scandaleuse ? ». Heidegger n´est donc plus « couvert » par sa lecture de Hölderlin, mais celle-ci est surtout l´expression de ce que Lacoue-Labarthe qualifie d´ «archi-fascisme ». Sans ignorer la violence que le philosophe en quelque sorte formé par la pensée de Heidegger s´impose à lui-même, on est impressionné par la manière de décryptage du discours sur le poème qui est opéré au fil du livre. C´est parce que le poème, dans l´optique heideggerienne, est Sage, c´est-à-dire muthos, et le fondement de toute histoire une « mythologie » que le philosophe peut être déclaré « penseur du national-socialisme ». En analysant la poésie de Hölderlin comme « poète de la poésie » et « poète des Allemands », Heidegger ne se débarrasse pas de sa faute politique, mais la pousse à ses limites. Lacoue-Labarthe inscrit donc Heidegger dans l´histoire culturelle de l´Allemagne, et plus précisément dans le courant romantique qui irait de Schelling à Wagner, et pour lequel l´art – sous la forme d´une « œuvre d´art totale » - s´achèverait dans l´exposition d´un mythe célébrant le peuple. Ce romantisme aurait submergé l´Europe sous plusieurs formes contradictoires, mais en Allemagne il aurait mené au pire, c´est-à-dire à l´affirmation d´un mythe donnant au peuple la langue et les figures dans lesquelles se reconnaître – et Heidegger aurait fait la faute supplémentaire d´avoir « embarqué » la poésie de Hölderlin dans ce désastre.
On peut exprimer des réserves sur cette définition du romantisme (après tout, le romantisme défini par Novalis ou les Schlegel ne s´affirme-t-il pas comme un cosmopolitisme impulsé par les idées révolutionnaires ?). Il n´en demeure pas moins que Lacoue-Labarthe, en déconstruisant la lecture heideggerienne de Hölderlin, remet les choses à leur place en insistant sur le renoncement au mythe chez le dernier Hölderlin – ce qui est mis en relief dans une conférence intitulée « le courage de la poésie » –, et sur son éloge de la « sobriété ». Adorno a parlé à ce propos de « démythologisation », dégageant ainsi sa poésie de la gangue philosophique et politique dans laquelle elle se trouvait enfermée[1].

[1] Sur cette question du rapport de Heidegger avec la poésie, on lira avec profit le numéro 60 de Spuren qui vient de paraître en Allemagne, consacré à la rencontre de Paul Celan et de Martin Heidegger à Todtnauberg. Le fascicule est édité par la Deutsche Schillergesellschaft à Marbach am Neckar.