30 août 2006

Ernst Bloch


4 août 2002: Ce dimanche, il n´y a personne dans les allées du cimetière ; il est à peine dix heures, et j´avance sans savoir où se trouve la tombe, en me disant que je verrai bientôt un rassemblement à un endroit, et qu´il ne pourra s´agir que du lieu que je cherche. Hier, dans le journal local, j´ai lu que la municipalité rendrait hommage ce matin à son philosophe, au seul grand philosophe qui soit resté là jusqu´à sa mort (tandis que Hegel ou Schelling ne vécurent à Tübingen que quelques années de jeunesse, pour finir leur vie à Berlin, célébrés). Je ne suis pas habitué aux hommages, encore moins aux cérémonies dans les cimetières. Je me rends rarement sur les tombes des quelques morts de ma famille (l´éloignement aussi), mais il se trouve que je vis à quelques centaines de mètres du cimetière, et qu´en plus Ernst Bloch fait partie pour moi des quelques grandes figures intellectuelles du vingtième siècle. Jusqu´à hier je ne savais pas qu´il avait été enterré à Tübingen, encore moins au cimetière de la colline. Dans le journal le maire d´alors déclarait avoir hésité à l´accueillir dans le cimetière du centre-ville, là où se trouve enterré Hölderlin. Herr Schmidt ou Fischer, je ne sais plus, disait qu´à l´époque, en 1977, on pensait fermer le cimetière, et qu´on n´accueillait plus que les « citoyens d´honneur » (Ehrenbürger). Bloch n´était pas « citoyen d´honneur », on l´avait donc enterré en dehors de la ville, peut-être aussi pour n´avoir pas à subir la présence des contestataires dans les allées du cimetière historique ? Mais Hölderlin n´avait-il pas fréquenté quelques esprits révolutionnaires de son temps ? Et Schelling n´avait-il pas planté l´Arbre de la Liberté et traduit la Marseillaise quelques années après la Révolution française ?

En continuant d´avancer dans le cimetière, je ne vois toujours aucun rassemblement. Pourtant à un endroit il y a un petit groupe, quatre-cinq personnes. Je ne m´attendais pas à la foule, mais pas non plus à aussi peu de monde. J´hésite d´abord à les rejoindre, craignant d´arriver au milieu d´une famille se recueillant sur la tombe de l´un des leurs. Mais sur la pierre il y a une couronne, et à l´attitude des silhouettes je vois qu´il s´agit bien d´une cérémonie officielle. Je m´approche alors.

Il y a vingt-cinq ans, à son enterrement, il y avait trois mille personnes, et parmi celles-ci bon nombre d´étudiants qui avaient interrompu leurs vacances. On admirait chez Bloch un penseur dissident qui avait fui le régime nazi et connu Lukács, Benjamin, Adorno, qui était capable de déclarer à la remise d´un prix pour la paix attribué par l´association des libraires allemands, en 1967 : « Il y a encore une autre dimension de vérité que la pure adaptation contemplative de la pensée aux réalités sociales, et nous voulons être et agir conformément à cette vérité meilleure, en résistant à toute l´injustice impériale de ce monde ». Derrière ces propos, il y avait aussi un homme qui, à l´Ouest au moment de la construction du Mur de Berlin, avait décidé de ne plus revenir en Allemagne de l´Est, où il avait demandé à plusieurs reprises la libération de quelques dissidents. L´ennemi n´était donc pas seulement le capitalisme, mais toutes les formes d´aliénation de l´homme.

Sur sa tombe on peut lire deux phrases tirées de ses œuvres. L´une affirme : « Penser signifie dépasser ». L´autre, un fragment de phrase, se situe dans la perspective des Lumières : « Le désir de l´homme de devenir un homme véritable ». (La pierre tombale, raconte un visiteur, est un bloc de calcaire trouvé quelque part sur le Jura souabe, non travaillé, et bizarrement troué à son sommet.) Marqué certes par les Lumières et son désir de perfectionnement de l´homme, Bloch a développé sa pensée dans une perspective plus large que la modernité, on s´en rend compte en lisant son livre La philosophie de la Renaissance, où il est question de Paracelse, Boehme, Galilée, Machiavel… et d´un homme nouveau, « qui invente et qui ose ». La figure symbolique de cet âge est celle de Faust, autour de laquelle s´articule son Introduction à la philosophie écrite à Tübingen. Faust est le Wanderer, l´errant du savoir, celui qui se construit dans l´errance : « Un homme emmène ce qu´il est quand il part au hasard. Mais en même temps il sort de lui-même, s´enrichit des champs, de la forêt, de la montagne. Il réapprend aussi littéralement ce qu´errer veut dire et ce qu´est un chemin, et la maison qui l´accueille finalement n´est en rien évidente, elle est atteinte ».

Devant sa tombe aujourd´hui, il n´y a donc que quelques personnes (deux, trois arrivent encore). Tous ont une trentaine d´années de plus que moi, et ont connu Bloch. L´un d´entre eux est un de ses disciples d´alors, qui a continué sur les pistes ouvertes par son maître. Un couple d´architectes évoque le philosophe et son épouse Karola (morte en 1994), leur maison, avec des mots simples et justes. L´Allemagne d´aujourd´hui aurait bien besoin de lui maintenant, dit la femme. On pense en effet que la politique néo-libérale du parti social-démocrate aurait été fustigée par le vieux penseur de « l´utopie concrète », quand tant de philosophes actuels n´ont plus rien à dire et acceptent occasionnellement des places dans les ministères. Pourtant, un philosophe de Tübingen a cru bon de déclarer que Bloch n´était plus lu parce que ses livres ne permettraient pas de penser la globalisation ou les attentats du 11 septembre… On croit rêver : des penseurs apolitiques enterrant leurs aînés contestataires un peu plus profond.

Il suffit pourtant d´ouvrir un livre de Bloch pour se rendre compte de ce que sa lecture peut nous apporter pour penser notre temps, et comment celle-ci peut nous encourager à aller au-delà, à chercher de nouvelles possibilités de vie. Quel philosophe vivant s´interroge aujourd´hui sur le concept d´utopie, sur la question de la « potentialité de l´être », sur ce qui n´est pas encore réalisé et doit advenir pour mettre fin à l´intolérable ? N´est-il pas urgent qu´à une époque où un mouvement anti-mondialisation se structure, on analyse ce que Bloch entendait exactement par « images-souhait », afin de pouvoir travailler aux propositions et actions précises qui peuvent changer le présent ? Bloch parlait de « science de l´avenir du réel ». Il semble qu´aujourd´hui le mouvement contestataire, aussi généreux et indispensable soit-il, n´ait à disposition qu´une « connaissance des méfaits du présent »…

À la fin de sa vie, le très vieil homme – il a disparu à quatre-vingt douze ans - accueillait encore ses étudiants chez lui pour animer des séminaires. Il fréquentait et soutenait les esprits contestataires comme Rudi Dutschke. Aujourd´hui que Bourdieu est mort, alors qu´on vient de faire passer les pires lois sécuritaires jamais votées à l´Assemblée française depuis Vichy, quel grand intellectuel ira se révolter contre la société que ce gouvernement nous prépare, et ce au nom d´une vision supérieure de l´homme ? Philosophes, penseurs, un petit effort !



Ernst Bloch est né en 1885 à Ludwigshafen, au bord du Rhin. Il étudie la philosophie à Munich et Würzburg. À Berlin, il fait la connaissance de Georg Lukács et participe au séminaire de Georg Simmel. C´est aussi à Berlin, pendant l´entre-deux-guerres, qu´il fréquentera Kracauer, Adorno et Benjamin. En 1933 il émigre vers la Suisse (Zürich) et participe deux ans plus tard au congrès « Pour la défense de la culture » à Paris. De 1938 à 1949, il vit aux Etats-Unis où il écrit son grand œuvre, Le Principe espérance. À partir de 1948 il enseigne à l´Université de Leipzig ; suite à la construction du Mur de Berlin en 1961, il décide de rester en Allemagne de l´Ouest et occupe une chaire de philosophie à Tübingen jusqu´à sa mort en 1977.

1 Comments:

Anonymous Dominique Hasselmann said...

Comment ne pas faire la comparaison entre l'attitude d'Ernst Bloch et celle - bien tardivement révélée - de Günter Grass ?

La lucidité du philosophe est-elle ici (ou là-bas) plus grande que celle de l'écrivain ?

D'un côté, le premier a quitté l'Allemagne en devinant vers quel sombre horizon de couleur brune elle se dirigeait ; de l'autre, le second est entré (jeune, certes) dans la Waffen SS
(comme les "malgré nous" alsaciens, disent ceux qui tentent de l'absoudre) et a passé son temps ensuite à vitupérer la social-démocratie allemande de Willy Brandt en jouant au
gauchiste pur et dur.

Ce long silence de Grass (ce refoulé permanent) a dû battre régulièrement dans sa poitrine au rythme du tambour lui protégeant le ventre. Bloch, lui, aura combattu aussi bien le
nazisme que le stalinisme et les soubresauts du capitalisme.

Les écrits restent, mais les engagements politiques sincères aussi !

D.H.

31/8/06 18:04  

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