27 septembre 2006

Martin Heidegger


LES MÉTAMORPHOSES DE HEIDEGGER


«Le change Heidegger est un appareil qui accomplit des changements (Wandel), des transformations (Wandlungen), des métamorphoses (Verwandlungen). Il opère dans la pensée à la manière d´un « convertisseur»…». Ainsi débute le livre de Catherine Malabou, ouvrant un espace de prospection et d´interrogation au sein duquel on peut commencer à discuter de la nature véritablement inaugurale de la philosophie de Heidegger.

Car comment qualifier celle-ci ? Pensée de la fin de la métaphysique, poussant plus loin le travail de démolition de Nietzsche mais sans déboucher sur un commencement réel qui ne serait pas redoublement du geste initial de la philosophie, ou bien véritable effort, par une série de transformations en profondeur, pour aller au-delà ? Catherine Malabou affirme en premier lieu l´existence d´une triade W, W, V (pour les termes allemands cités plus haut Wandel, Wandlung, Verwandlung) qui, omniprésente dans l´œuvre de Heidegger, ne serait toutefois pas analysée en tant que telle par le philosophe lui-même, alors que ces notions apparaissent souvent dans un même paragraphe. Comment fonctionne effectivement cette triade conceptuelle ? Malabou étudie ces notions dans l´ensemble de l´œuvre où il est soit question de la métamorphose de l´homme en son Dasein, soit de la destruction de la métaphysique et de ce qui advient alors de la philosophie, de la mutation du rapport à l´être, de la transformation de la parole ou encore de la métamorphose des dieux, tous thèmes et axes de la pensée heideggeriennes qui sont bien sûr connus mais qui méritent, selon l´auteur, d´être repris et « relancés » à partir de la notion de change, les philosophes n´ayant fait jusqu´à présent « que tenir Heidegger dans un dispositif immobile en cherchant avant tout à l´identifier ».
L´expression « change Heidegger » est explicitée comme suit : il peut s´agir tout d´abord du change de Heidegger, soit la conception heideggerienne du change, ou bien comme une « marque d´appellation » (comme on parle de la « défense Fischer » aux échecs) , enfin comme une « manière d´appareil à changer Heidegger ». On voit donc que l´analyse de la conception du changement chez le philosophe peut aussi bien s´appliquer au sujet qui opère, et que finalement la visée du livre déborde la simple étude de toutes les métamorphoses qui se produisent dans une pensée, ou de toutes les transformations de la philosophie que celle-ci génère : il s´agit aussi de savoir dans quelle mesure Heidegger se trouve lui-même changé, malgré lui peut-être.
C´est à partir de l´idée de mutabilité originaire de l´être, d´un change ontologique toujours antérieur que sont réinvestis les concepts centraux de la philosophie heideggerienne, comme celui de Gestell (« Nous nous risquons à employer ce mot dans un sens qui jusqu´ici était parfaitement insolite », peut-on lire dans « La question de la technique »), qualifié ici de « tête de Janus » parce qu´en tant qu´«arraisonnement» il constitue une station intermédiaire « entre les figures épochales de l´être et la métamorphose de l´être dans l´avènement». La notion de change permet aussi de revenir à nombre de « nœuds » dans la pensée de l´auteur de Sein und Zeit, notamment dans son lien fort avec Nietzsche (« premier penseur de la transformabilité ontologique»). Le chapitre « Esquisse d´une cinéplastique de l´être » est particulièrement riche, surtout lorsqu´il est question de la métamorphose comme « «complicité avec la nature, avec le tempo de la croissance des vivants ». Parti de l´origine grecque et du « changement d´essence de la vérité » analysée dans La Doctrine de Platon sur la vérité, le livre nous entraîne dans une errance (Wanderung) qui nous fait traverser l´œuvre à rebours, jusqu´à Être et Temps paru en 1927 où il est question du trajet de la « modification » (terme préféré à l´époque – en allemand Modifikation – aux vocables plus forts Wandel, Wandlung, Verwandlung), modification du Dasein mise en rapport avec la métamorphose de Kafka, Dasein et insecte qui semblent pris dans un espace clos, celui de la temporalité de l´ennui et d´un « monde-chambre ».
Mais s´il est question de l´auteur de La métamorphose ici, c´est comme d´un point aveugle. Il est en effet intéressant de constater que des liens plus obscurs existent avec des auteurs qui ne sont quasiment jamais cités par Heidegger, parfois par ignorance : Malabou remarque justement qu´il n´analyse jamais les passages d´Ainsi parlait Zarathoustra consacrés explicitement à la métamorphose, et qu´il ne mentionne jamais La métamorphose des plantes de Goethe. Il nous semble même que le silence de Heidegger sur certains auteurs de la métamorphose est délibéré. Qu´il ne cite pas des œuvres littéraires comme celles d´Ovide, soit, mais qu´il ignore des penseurs marquants de la métamorphose originelle qui l´ont précédé dans sa propre langue est au premier abord surprenant. Ainsi de Fichte, dont la conception décapante de la substance comme fiction aurait dû retenir son attention, et du premier romantisme allemand qui, « avec » Goethe, a déployé une « théorie des formes » : « La forme est mouvante, en devenir, passagère… La théorie de la métamorphose est la clé de tous les signes de la nature ». Et Friedrich Schlegel, sur la mythologie comme « œuvre d´art de la nature : dans sa trame prend forme effective ce qu´il y a de plus haut ; tout y rapport et métamorphose, conformation et transformation ». Philosophe de la transformation ontologique, Heidegger ne se reconnaît aucun ancêtre, ce qui ressort assez clairement des analyses présentes sur son rapport à l´œuvre de Nietzsche.
Mais curieusement, malgré toutes ces coïncidences, ces échos troublants, on ne pourrait associer directement la pensée de Heidegger avec ces théories de la métamorphose, comme si un gouffre existait entre la critique radicale de l´essence chez les romantiques et la démarche du penseur de Fribourg. Malgré l´intention peut-être inconsciente de réintégrer ce dernier dans une histoire (et même de le romantiser malgré lui, puisqu´il est question ici et là de « potentialisation»), quelque chose nous en empêche, comme si, malgré tout l´appareil conceptuel évidemment au service d´une métamorphose radicale de la philosophie, une sorte de pesanteur elle aussi radicale empêchait la forme à franchir la ligne, pour reprendre une expression de Malabou. L´erreur politique du philosophe aurait été de vouloir former une essence, et de voir dans le nazisme une incarnation du changement appelé de ses vœux. Aveuglé, Heidegger n´aurait pas poussé assez loin la transformabilité ontologique. Lacoue-Labarthe parle au contraire d´une « onto-mythologie de Heidegger », conception que la notion de change ontologique permettrait de dépasser. Reste à savoir si c´est obligatoirement avec le penseur, et si les autres pistes signalées dans les pages en question ne sont pas plus stimulantes…
Nous nous interrogions sur un certain hiatus entre l´affirmation des notions de métamorphose et de transformation chez Heidegger et le fait que celui-ci, alors qu´il aime à progresser dans le recours à la citation, ne s´appuie jamais sur le romantisme allemand. Hölderlin est la référence, jamais Novalis (formé pourtant lui aussi à l´école de Kant et de Fichte), sauf lorsqu´il est question de la philosophie comme Heimweh, mal du pays, ce qui est loin de caractériser la pensée romantique. Il faudrait par conséquent se questionner sur le fait que le penseur de Todtnauberg désire visiblement ignorer les métamorphoses du romantisme, intense rencontre et mélange des disciplines les plus diverses, de la philosophie aux sciences – et c´est peut-être là le nœud du problème, avec la politique sous-jacente. C´est bien le pays natal, la source et l´Allemagne que cherche Heidegger lorsqu´il lit Hölderlin, et ici pas de change et de métamorphose, mais plutôt une figuration du poète-philosophe en « berger de l´être » (il faut relire à ce sujet les analyses de Derrida dans Marges de la philosophie au sujet de la conception heideggerienne de l´essence de l´homme réévaluée dans sa proximité de l´être, avec au fond une vision sans doute plus statique et conservatrice que réellement novatrice de l´homme).
Catherine Malabou conclut son livre vif et stimulant en laissant habilement le passage ouvert : à chacun de mesurer si, lisant Heidegger, il le reconnaîtra à la hauteur des enjeux de sa pensée ; quelques-uns continueront sur sa lancée, d´autres se demanderont si son propre trajet de métamorphose pourra les amener à déployer avec lui ce qui est appelé ici « force migratoire et métamorphique ».


[1] Voir QL numéro 843.

20 septembre 2006

W.G.Sebald


« LA TERRIBLE OPINIÂTRETÉ DES HOMMES DE LETTRES »



W.G. Sebald, Séjours à la campagne, traduit de l´allemand par Patrick Charbonneau, Actes Sud, 19, 80 euros.



Johann Peter Hebel, Jean-Jacques Rousseau, Eduard Mörike, Gottfried Keller, Robert Walser, Jan Peter Tripp: cinq écrivains et un peintre que l´écrivain allemand Sebald, disparu en 2001, réunit au-delà de la diversité des époques et des univers personnels pour s´interroger sur ce qui, malgré le fracas de l´Histoire (ou à cause de lui ?), les pousse à aller jusqu´au bout dans l´aventure de la pensée et de l´art.

Peut-on qualifier l´opération qui consiste à « transformer en mots tout ce qu´on éprouve » de « trouble du comportement », comme le fait Sebald dans les premières lignes de son ouvrage ? De nombreux symptômes semblent l´y autoriser, comme cette tendance des artistes qu´il évoque à se replier dans la solitude (ou à en rêver, tel Rousseau) jusqu´à développer les pires maladies psychiques (ce dernier sombrant dans le délire de persécution). Qu´il s´agisse de l´auteur des Confessions, de Mörike ou de Robert Walser, on ne peut que lui donner raison lorsqu´il fait dépendre leur longue dégénérescence de leur incapacité à se détourner d´une activité qui s´avère souvent extrêmement pénible pour le corps et pour l´esprit.
C´est que les séjours à la campagne dont il est ici question n´ont rien de reposant. L´ambiance de sérénité qui peut régner à l´île de Saint-Pierre, sur le lac de Bienne, où Rousseau se réfugia quelques temps en 1765, est trompeuse. Chassé d´un peu partout, l´écrivain, « au bord de l´épuisement physique et moral », y retrouve toutefois un peu de la paix qu´il recherchait désespérément, et que ses écrits, partout condamnés, l´empêchaient d´atteindre. Il éprouve même du dégoût pour l´activité littéraire, et se consacre à la botanique. « A une époque où la bourgeoisie revendiquait son émancipation à grand renfort de philosophie et de littérature, écrit Sebald, personne n´a décelé aussi bien que Rousseau l´aspect pathologique de la pensée, lui qui pour sa part ne désirait rien tant que de pouvoir arrêter le mouvement des rouages dans sa tête ». Or Rousseau ne cessa jamais d´écrire, et c´est à l´île de Saint-Pierre qu´il rédigea son Projet de constitution pour la Corse, refusant l´invitation d´aller vivre en paix, loin de ses ennemis, à Vescovato. Sebald évoque avec beaucoup de sensibilité ses propres voyages qui, à des années de distance, le firent aller de l´île de Saint-Pierre (où il séjourne, un automne, dans le même établissement que Rousseau) au village corse où le penseur aux abois aurait pu finir sa vie paisiblement. Beauté de ses lignes qui présentent l´horizon impossible d´une vie, horizon qui, toutefois, est l´objet constant de la rêverie rousseauiste que reprend Sebald: « Des fenêtres de l´étage, la vue plonge sur une ravine où même à la fin de l´été bruissent les eaux d´un torrent. Plus loin scintille un bleu dont on ne sait s´il s´agit de la mer ou du ciel au-dessus d´elle. Tout autour s´étendent des jardins en terrasses aujourd´hui à l´abandon, mais où poussaient alors en toute saison des arbres fruitiers, orangers, abricotiers, et diverses plantes des champs. Les environs sont constitués de collines couvertes de bouquets de châtaigniers, où Rousseau aurait pu déambuler avec son chien. Qui sait, s´il avait passé le reste de sa vie à distance de l´effervescence littéraire et de la bigoterie, qui sait si ne lui aurait été préservé ce bon sens qui plus tard, par périodes pour le moins, vint complètement à lui manquer ? »
Ces essais ne se laissent toutefois pas résumer à une approche de l´activité littéraire comme pathologie, ou plutôt, ils situent l´acte d´écrire dans un contexte historique et existentiel plus large qui donne tout son sens à ces symptômes du mal-être artistique devenu vite symbole du romantisme en littérature, romantisme dont nous ne sommes certainement pas sortis (d´où la perspective largement ouverte de ce livre, qui court sur deux cents ans). Ainsi, lorsque Sebald fait le portrait de Mörike en donnant la longue liste de ses maux (« son hypocondrie, les lubies qui le hantaient en permanence, l´abattement et la détresse dont il parle si souvent, la dépression diffuse, les crises de paralysie, les épuisements soudains, les vertiges et et maux de tête, l´horreur de l´inconnu si souvent ressentie »), il explique ceux-ci en écrivant qu´ils ne sont pas seulement dus à son tempérament mélancolique, mais qu´ « ils sont aussi les effets psychiques induits par une société de plus en plus régie par l´éthique du travail et de la concurrence », éthique qui commence à sévir dans l´Allemagne en voie d´industrialisation du début du dix-neuvième siècle. Se dégage alors une vision plus large du phénomène littéraire, fortement conditionné par le devenir historique qui, après la Révolution française, entraîne l´Europe dans une ère de catastrophes s´étendant jusqu´à nos jours. Sebald n´hésite pas à laisser la parole à un royaliste comme Jean Dutourd, lequel voit dans la prise de la Bastille l´avènement d´une histoire marquée par les guerres menées au nom d´idées abstraites autorisant tous les meurtres et massacres. « Le sang versé entre 1789 et 1815, écrit l´académicien, n´a pas seulement transformé la nature des Français eux-mêmes et le visage de leur pays, mais de ses fumées est aussi sortie l´Allemagne nouvelle et inquiétante ». De Napoléon à Hitler, l´histoire s´enchaîne, comme prise dans un tourbillon au sein duquel la littérature et les écrivains eux-mêmes sont aussi emportés. Même un auteur comme Mörike, en pleine époque Biedermeier, qui n´a jamais quitté sa Souabe natale, pressentait le futur catastrophique de son pays, « que tout cela finirait mal ».
Séjours à la campagne se lit avec d´autant plus de bonheur – bonheur empreint de gravité – quand on connaît soi-même le Bade-Wurtemberg, où l´on retrouve dans l´histoire comme dans la géographie ce mélange de paysages paisibles et de scènes révolutionnaires. De l´époque de Hölderlin à celle de Heidegger en passant par Hebel et Mörike, le livre de Sebald couvre deux siècles selon une perspective à la fois panoramique et très plongeante, comme si le moindre détail pouvait avoir son importance. C´est cette capacité qu´il admire chez Hebel à saisir le fragment le plus petit comme à embrasser l´univers entier qui fait de l´écrivain véritable un être d´exception, payant parfois sa vision englobante par la maladie. Comme si la conscience, d´avoir été développée hors du champ étroit de l´époque tel qu´il est défini par le pouvoir en place – assemblage de demi-vérités, de trompe l´œils et de beaucoup de mensonges, telle est toujours une époque pour ses contemporains, et l´on s´en rend particulièrement compte aujourd´hui en France -, comme si la conscience devait souffrir de l´intensité de ce qu´elle voit et comprend après avoir brisé ses chaînes. Sebald, dans sa chambre de l´île de Saint-Pierre, s´étonne de l´incapacité des rares visiteurs à voir les infimes détails de celle de Rousseau: « Aucun (...) ne s´est penché sur la vitrine pour déchiffrer l´écriture de Rousseau, aucun n´a remarqué que le plancher d´épicéa aux lames claires larges de deux pieds était si usé en son milieu qu´il formait des ornières et que les noeuds saillaient du bois de presque un pouce. Aucun n´a caressé de la main la pierre d´évier polie de la souillarde, ni perçu l´odeur de la suie flottant encore à l´endroit de l´âtre, et aucun n´a jeté un œil par la fenêtre, d´où la vue plonge sur un verger et une prairie s´étendant jusqu´à la rive sud du lac ».

13 septembre 2006

Günter Grass


AVOIR LE DERNIER MOT


Dans un entretien accordé au Frankfurter allgemeine Zeitung paru le 11 août 2006, le romancier le plus célèbre d'Allemagne, Günter Grass, a reconnu avoir été membre de la Waffen SS à la fin de la seconde guerre mondiale, soit à partir de septembre 1944, et directement engagé dans les combats face à l'armée soviétique à partir de février 1945. Il évoque en ces termes son enrôlement : « A l'époque, voilà comment cela s'est passé : je m'étais porté volontaire, pas pour la Waffen SS, mais pour les sous-marins, ce qui était tout aussi fou. Mais ils ne recrutaient plus. La Waffen SS au contraire a enrôlé tout ce qu'ils ont pu durant ces mois de 1944-1945 ». Il ajoute que « ce qu'il voulait, c'était sortir. Sortir de l'étau, sortir de la famille. Je voulais mettre fin à cela, c'est pourquoi je me suis porté volontaire. C'est une chose étrange, ça aussi : je me suis proposé pour le service, à 15 ans à peu près, et ensuite j'ai oublié avoir fait cette démarche. Comme beaucoup de ceux de ma génération. On était au service du travail obligatoire, et tout à coup, un an plus tard, l'ordre de mobilisation était sur la table. Et c'est à Dresde seulement, je crois, que j'ai réalisé qu'il s'agissait de la Waffen SS ».
Jusqu'alors, Grass avait certes reconnu avoir été membre des Jeunesses hitlériennes et avoir été - dès l'entrée en 1939 des troupes de la Wehrmacht à Dantzig en Pologne où il passé son enfance - un partisan du régime nazi, tout en affirmant qu'il n'avait été qu'un simple soldat dans les derniers mois de la guerre. La révélation, soixante ans après la fin de la guerre, de son engagement dans la Waffen SS, a provoqué un choc considérable en Allemagne, où l'écrivain jouissait depuis le succès de son roman Le tambour à sa sortie en 1959 d'un immense prestige.
Cet aveu est survenu après un événement sportif majeur, la Coupe du monde du football, qui a permis aux Allemands d'affirmer un patriotisme pacifié et de croire que les cinquante années de honte du drapeau national et de « traitement du passé » (Vergangenheitsbewältigung) étaient définitivement closes. En quelques mots, Grass a brisé l'illusion collective issue de l'euphorie footballistique en replongeant chaque Allemand dans la part la plus sombre de l'histoire du pays. Le réveil était en effet brutal : comment était-il possible qu'une grande conscience de la gauche allemande ait pu dissimuler pendant soixante ans qu'il avait appartenu à la SS ? Comment Grass, celui justement qui, avec son roman Le tambour, mais aussi avec ses incessantes interventions dans le débat public à partir des années 60, avait appelé ses concitoyens à reconnaître leurs fautes aussi bien sur un plan individuel que collectif, comment ce même homme avait-il pu taire son propre passé, le recouvrir d'un mensonge qui avait duré plus d'un demi-siècle ? En raison de ses perpétuelles mises en cause de la société allemande de l'après-guerre, basée selon lui sur l'hypocrisie et le mensonge quant au passé nazi, Grass s'était fait de nombreux ennemis, qui n'ont pas manqué de monter au créneau dès que l'écrivain a fait son mea culpa.
L'historien et biographe de Hitler, Joachim Fest, affirma ainsi ne pas comprendre que « quelqu'un qui s'était élevé au rang de mauvaise conscience de la nation pendant soixante ans, et surtout en ce qui concerne la question nazie, reconnaisse seulement ensuite avoir été impliqué si profondément ». Le critique littéraire Hellmuth Karasek, qui officie notamment à la télévision dans une émission qui s'appelle « Das literarische Quartett » et qui avec son maître Marcel Reich-Ranicki, lequel dirige l'émission, s'est spécialisé dans les jugements superficiels et expéditifs, considère quant à lui que Grass a falsifié sa biographie et devrait par conséquent rendre l'argent qu'il a obtenu à l'occasion de son prix Nobel de littérature. Rien de moins...
Grass a toutefois obtenu le soutien de personnalités importantes de la scène culturelle allemande, en particulier de Martin Walser, un écrivain de la même génération et qui comme Grass a fait partie du « groupe 47 », un important cénacle de plus ou moins jeunes écrivains d'après-guerre, parmi lesquels se trouvaient également Heinrich Böll, Hans Magnus Enzensberger et Siegfried Lenz. Walser a en effet déclaré que si ce dernier avait avoué plus tôt son enrôlement dans la SS, ne serait-ce que pour un court laps de temps et à un moment de la guerre où de nombreux jeunes Allemands furent enrôlés de manière arbitraire et contre leur gré, alors celui-ci n'aurait jamais pu intervenir dans le débat politique et moral concernant le nazisme comme il l'a fait pendant soixante ans. D'autres écrivains et personnalités de la scène littéraire allemande ou autrichienne n'ont pas manqué de marquer leur soutien à Grass, en contestant le fait que celui-ci avait perdu une bonne partie de son autorité morale suite à ses aveux.
Grass affirme n'avoir commis aucun crime pendant la courte période où il combattit au sein de la Waffen-SS, et montre ainsi le désir, sinon de se dédouaner, du moins de se désolidariser a posteriori de ce corps d'armée qui, plus qu'aucun autre sous le troisième Reich, est responsable de nombreux crimes commis sous le nazisme. L'écrivain reconnaît par ailleurs avoir eu longtemps honte d'avoir été membre de la SS, d'où son silence pendant tant d'années.
La SS (Schutzstaffel), fondée en 1925, était à l'origine un corps d'élite devant servir à la protection personnelle de Hitler, mais bien vite fut créée une branche spéciale, la Waffen-SS, qui fut envoyée au front aux côtés de la Wehrmacht. Cette unité comptait un millier d'hommes au début de la guerre, en 1944 plus de 8000. Ils furent responsables de nombreux massacres, notamment à Oradour en France, et la Waffen-SS fut qualifiée lors des procès de Nuremberg d'organisation criminelle. Il est donc étonnant que Grass puisse dire encore aujourd'hui qu'il n'a tiré aucun coup de fusil et commis aucun crime, quand le fait d'appartenir à la division « Frundsberg », engagée dans de terribles combats pour empêcher l'armée soviétique de prendre Berlin en avril 1945, constitue en soi un crime. D'autre part, il paraît peu vraisemblable, selon l'hebdomadaire Der Spiegel (21 août 2006) que Grass n'ait tiré aucun coup de feu et tué personne, ne serait-ce que pour se défendre, quand on sait que les Russes ne faisaient aucun prisonnier vers la fin de la guerre, et que les soldats allemands se défendaient becs et ongles, par crainte de se faire capturer.
Dans un entretien télévisé avec Ulrich Wickert (repris dans le Spiegel du 21 août), Grass reconnaît avoir beaucoup trop tardé à évoquer cette période de sa vie, et avoir souffert de ce silence. Il revient notamment sur un événement dramatique qui eut lieu lors d'une lecture en 1967, lors de laquelle un homme monta sur la scène, provoqua la salle en saluant les SS qui y étaient présents, et se suicida tout de suite après en avalant une pilule de poison. Suite à cet événement qui le bouleversa, Grass alla à Tübingen où il rendit visite à la famille du défunt. Dans son livre paru quelques années plus tard, Journal d'un escargot, Grass évoque à plusieurs reprises la figure de Scheub, ancien SS qui souffrit du souvenir de son passé au point de se donner la mort. Avec le recul, cette histoire paraît emblématique du tourment intérieur que dut endurer Grass lui-même, incapable toutefois de reconnaître en privé (il ne confia son temps dans la SS qu'à sa femme) ou en public la vérité sur ses années de guerre. Comme s'il n'était finalement possible de se libérer de cette honte éprouvée intérieurement que dans la mort.
Le plus intéressant dans cet entretien est finalement la proposition de Grass, dont l'objectif n'est pas prioritairement d'ordre commercial (contrairement à ce qu'affirment ses détracteurs) : Si vous voulez porter un jugement sur mon passé, lisez mon livre. Cela signifie qu'affronter son propre passé ne peut se faire pour un écrivain et aussi pour ses lecteurs, qu'en se confrontant à l'expérience littéraire. Et en effet lire le livre de Grass, intitulé {En épluchant les oignons} est une expérience de vérité à la fois troublante et extrêmement enrichissante, aussi bien sur le plan individuel que communautaire. C'est finalement aussi à travers de tels livres qu'une communauté se transforme et - peut-être - progresse vers plus de bien-être collectif.
Car que nous raconte exactement Grass ? Il situe son personnage (lui-même) à l'âge de douze ans, au commencement de la guerre. « Mon enfance s'arrêta, écrit-il, au moment où, là où je grandissais, la guerre éclata en même temps à différents endroits » . Grass insiste sur ce point : l'enfant dont il va observer le destin n'est plus un enfant, il est déjà, à douze ans, passé à l'âge adulte. Il lui accorde donc une responsabilité dans tous ses actes, ils ne sont pas le fait d'un enfant ballotté par la guerre, mais bien d'un être que le conflit mondial propulse en quelques jours au niveau d'une conscience adulte.
En 1939, le tout jeune Grass eut l'occasion de constater la nature violente et barbare du régime nazi, sans toutefois s'en émouvoir outre mesure : lors de l'invasion de la Pologne par l'armée allemande, son oncle Franz, employé de la poste de Dantzig, engagé dans les combats de résistance à l'ennemi, sera capturé et fusillé parmi beaucoup d'autres. Grass raconte que la femme de son oncle et leurs enfants durent quitter Dantzig et vivre à la campagne, vite oubliés par le reste de la famille. Le nom de Franz « fut écarté comme s'il n'avait jamais existé, comme si tout ce qui le concernait lui et sa famille était imprononçable ». Le neveu Günter ne posa aucune question, « bien qu'il n'ait plus été un enfant depuis le début de la guerre ». « Ou bien, se demande Grass, je n'osai pas demander parce que je n'étais plus un enfant ? Est-ce que, comme dans les contes, ce sont les enfants qui posent les bonnes questions ? ».
A plusieurs reprises, au fil de son récit autobiographique, l'écrivain se questionne sur sa propre indifférence et met en relief la honte qui le saisit soixante ans après les événements, honte qui visiblement n'a cessé de le hanter toutes ses années. Car toutes les années de guerre sont remplies de scènes qui illustrent l'inconscience dans laquelle vécut Grass entre douze et dix-sept ans, comme par exemple cette amitié avec un camarade de classe prénommé Heinrich, lequel, devant lui et d'autres élèves de sa classe, donne des détails précis quant aux pertes essuyées par l'Allemagne lors de la bataille de Narvik. Son père est un antifasciste convaincu et écoute la radio anglaise, il bat son fils lorsque celui-ci raconte avoir informé ses camarades sur la réalité des combats. Cet écart du fils aurait pu coûter la vie à toute la famille. Des années après, Grass retrouve l'ami disparu du jour au lendemain, qui lui raconte ce qui s'est passé après sa disparition. Son père, qui avait été député social-démocrate, fut arrêté par la Gestapo et déporté en camp de concentration. La mère se suicida quelques jours plus tard. Heinrich et sa sœur furent envoyés chez la grand-mère. Le père réussit toutefois à passer dans le camp russe et finit par retrouver ses enfants, mais dut souffrir à nouveau de la répression en RDA lorsqu'il s'engagea au SPD, qui fut vite « fondu » dans le parti communiste. Heinrich raconte à Grass que son père finit sa vie écarté par ses camarades, rempli d'amertume.
Des années après, le vieux Gras s'interroge : Comment ai-je pu ne pas me poser de questions concernant mon oncle Franz abattu par les Allemands, comment ai-je pu voir disparaître l'ami Heinrich sans chercher à m'informer à son sujet ? Il se remémore avec horreur que ces événements ne l'empêchèrent pas de s'enthousiasmer pour l'Allemagne et le régime nazi, au point de demander à être enrôlé dans l'armée allemande, pour finir dans la Waffen-SS. Comment expliquer cet aveuglement devant le Mal ?« Le souvenir aime le jeu de cache-cache des enfants, écrit l'auteur du Tambour. Elle dissimule. Elle tend à la belle parole et maquille, souvent sans nécessité. Elle contredit la mémoire, qui se montre pédante et qui, querelleuse, veut avoir raison. Quand on lui pose des questions, le souvenir ressemble à un oignon, qui veut être épluché, afin que puisse apparaître lettre après lettre ce qui peut être lu : rarement univoque, souvent écrit à l'envers comme dans un miroir ou bien encore énigmatique. « Tout au long de son récit, Grass avance d'énigme en énigme, cherchant à éplucher l'oignon peau après peau, jamais sûr de bien comprendre les vraies raisons d'un aveuglement persistant. « Lorsqu'après mon onzième anniversaire à Dantzig et ailleurs les synagogues brûlèrent et les vitrines furent brisées, j'étais certes inactif, mais j'étais là en tant que spectateur curieux, j'observai comment une horde de SA mirent à sac, dévastèrent la synagogue de la Michaelisweg, non loin de mon école ». Cette passivité était l'expression d'une connivence profonde : « En tant que membre des Jeunesses hitlériennes, j'étais un jeune nazi. Croyant jusqu'à la fin. (...) Pour décharger le jeune homme et moi du même coup, on ne peut pas dire : On nous a séduits ! Non, nous nous sommes, je me suis laissé séduire ». Cette reconnaissance d'une responsabilité individuelle et collective est cruciale, et seule l'activité littéraire, enfin pleinement autobiographique - alors que jusqu'à présent Grass, dans ses œuvres, faisait miroiter certains aspects de sa vie et de sa personnalité -, seule l'activité littéraire est apte à déployer dans toute sa vérité et son authenticité cette part de responsabilité à laquelle ni l'enfant ni le vieillard Grass ne peuvent échapper. Dans ces conditions seulement, l'écrivain qui a fait de l'écriture une épreuve de vérité peut avoir le dernier mot.

Texte également mis en ligne sur www.ressources.org

06 septembre 2006

Botho Strauss


« LE RÊVE EST LA FORGE DE L´INCOMPRÉHENSION »



Au dieu des bagatelles et La nuit avec Alice, lorsque Julia rôdait autour de la maison, de Botho Strauss, Christian Bourgois, 2006.

1799, Allemagne: un certain Friedrich von Hardenberg, assesseur des mines de Saxe, commence sous le nom de Novalis un roman qui débute par le rêve d´un jeune homme. Traversant d´immenses étendues – mers, forêts, montagnes -, il parvient à une grotte où règne une vive clarté. Au centre de celle-ci, une vasque « qui ondoyait et frissonnait dans un chatoiement de couleurs innombrables ». Il faut citer ici complètement ce passage du roman Heinrich von Ofterdingen, fondateur de l´onirisme romantique: « Heinrich plongea sa main dans la vasque et humecta ses lèvres. Ce fut comme si un souffle spirituel le pénétrait: au plus profond de lui-même il sentit renaître la force et la fraîcheur. Il lui prit une envie irrésistible de se baigner: il se dévêtit et descendit dans le bassin. Alors il lui sembla qu´un des nuages empourprés du crépuscule l´enveloppait; un flot de sensations célestes inondait son coeur; mille pensées s´efforçaient, avec une volupté profonde, de se rejoindre en son esprit; des images neuves, non encore contemplées, se levaient tout à coup pour se fondre à leur tour les unes dans les autres et se métamorphoser autour de lui en créatures visibles; et chaque ondulation du suave élément se pressait doucement contre lui, comme un sein délicat ». De cette rêverie liquide, on retient l´idéal et la possibilité d´une fusion du moi et du monde, du réel et de l´imaginaire, du passé et de l´avenir. On retient surtout l´affirmation d´une fraîcheur et d´images « neuves, non encore contemplées ». Dans le rêve un monde nouveau s´invente, à l´insu même du rêveur qui, réveillé, tâchera de retrouver cet univers fluide, notamment dans l´amour.

1999, Allemagne encore: un dramaturge célèbre, essayiste provocateur né en 1944, soucieux comme Novalis de composition mélodique et non logique de l´écriture, plonge à son tour dans l´univers du rêve. La Fleur bleue a disparu, le paysage est nettement plus sombre. Le décor est urbain et moderne, souvent nocturne. Les personnages infiniment divers et changeants, pas aussi fréquentables que ceux du poète romantique (qui apparaît à un endroit: « Novalis contre New York » est-il écrit dans La nuit avec Alice...). Mais il s´agit bien une nouvelle fois d´explorer la grotte onirique, cet univers interne où se retrouvent tous les esprits, fragmentés à l´extrême. Au début de La nuit avec Alice, on peut lire: « Avec les années on fait des rêves de plus en plus en porte à faux, le cortège des images s´éloigne de l´orbite de la personne et de ses urgences, il n´est pas rare qu´il se retrouve à la périphérie de la folie et du parfaitement méconnaissable. Ce que l´on a vécu se meut à la frontière de ce qui est susceptible de l´être ». Commençant par la présentation d´une intrigue assez classique – un homme se retrouve dans le lit d´une autre femme -, le récit se décompose, se défait dans cette « forge de l´incompréhension » qu´est le rêve. Quelques sentences inaugurales bien senties poussent la narration dans cette voie de la fragmentation onirique, sans laquelle la conscience en veille se vide de toute matière: « Nous ne vivons jamais à l´état de veille un contact corporel doté de cette densité, de cette prégnance hyperréelle que nous offre le rêve. Nous avons cependant besoin de temps en temps d´un tel apport de sensualité pure, à la conscience libre, moins destiné à nous dédommager pour les désirs inassouvis du quotidien qu´à constribuer à aviver et à renforcer nos sens, qui déclinent pendant la journée. Chaque nuit nous fréquentons l´école des agrandissements, qui rafraîchit la mémoire de notre amour et de notre capacité amoureuse. Et plus encore ! Qu´aurait notre cerveau à offrir sans le souvenir des fabuleux agrandissements de la nuit ? » Assez vite, au bout de quelques pages, le récit se perd en un mélange d´évocations de figures réelles (en rêvant on se souvient, on rumine sa vie) et d´images plus improbables. La situation du narrateur est ambigue, mi-éveillé, mi-endormi, sans qu´on sache trop bien parfois s´il assiste à une scène réelle ou s´il est parcouru par un songe. Lorsqu´à un moment il descend dans une « grande cave voûtée » où il est question d´un « fleuve scintillant qui glissait tranquillement sous la brume illuminée », on se dit qu´on est passé définitivement de l´autre côté, et en effet les scènes oniriques souvent sensuelles se succédent comme si le narrateur, une fois plongé dans la grotte découverte deux siècles plus tôt par Novalis ne pouvait plus remonter à la surface, à moins que l´écriture soit justement cet état de sommeil conscient. Passant d´un individu à l´autre, il est capable de percevoir leurs émotions, leurs pensées, leurs désirs. Il lui est possible, après avoir présenté leur vie à la troisième personne, de nager un moment dans leur conscience (parlant de son épouse, un homme auparavant décrit de l´extérieur déclare soudainement, dans le fil du récit: « Je suis à son service, elle est bien nourrie, je la sors souvent, nous allons beaucoup en voyage, nous possédons un chalet d´hiver et un chalet d´été »). Le théâtre mental de Botho Strauss se déploie ainsi comme un univers de monades au sein duquel les passages sont innombrables et fluides. Pour ceux que ce monde de la nuit romantique – quand même lourdement dévoyée en une religion de la fantasmagorie à tout crin – ravit, ces deux livres seront certainement une révélation. Aux autres, il est conseillé de passer leur chemin et d´aller vers un peu plus de lumière.