06 septembre 2006

Botho Strauss


« LE RÊVE EST LA FORGE DE L´INCOMPRÉHENSION »



Au dieu des bagatelles et La nuit avec Alice, lorsque Julia rôdait autour de la maison, de Botho Strauss, Christian Bourgois, 2006.

1799, Allemagne: un certain Friedrich von Hardenberg, assesseur des mines de Saxe, commence sous le nom de Novalis un roman qui débute par le rêve d´un jeune homme. Traversant d´immenses étendues – mers, forêts, montagnes -, il parvient à une grotte où règne une vive clarté. Au centre de celle-ci, une vasque « qui ondoyait et frissonnait dans un chatoiement de couleurs innombrables ». Il faut citer ici complètement ce passage du roman Heinrich von Ofterdingen, fondateur de l´onirisme romantique: « Heinrich plongea sa main dans la vasque et humecta ses lèvres. Ce fut comme si un souffle spirituel le pénétrait: au plus profond de lui-même il sentit renaître la force et la fraîcheur. Il lui prit une envie irrésistible de se baigner: il se dévêtit et descendit dans le bassin. Alors il lui sembla qu´un des nuages empourprés du crépuscule l´enveloppait; un flot de sensations célestes inondait son coeur; mille pensées s´efforçaient, avec une volupté profonde, de se rejoindre en son esprit; des images neuves, non encore contemplées, se levaient tout à coup pour se fondre à leur tour les unes dans les autres et se métamorphoser autour de lui en créatures visibles; et chaque ondulation du suave élément se pressait doucement contre lui, comme un sein délicat ». De cette rêverie liquide, on retient l´idéal et la possibilité d´une fusion du moi et du monde, du réel et de l´imaginaire, du passé et de l´avenir. On retient surtout l´affirmation d´une fraîcheur et d´images « neuves, non encore contemplées ». Dans le rêve un monde nouveau s´invente, à l´insu même du rêveur qui, réveillé, tâchera de retrouver cet univers fluide, notamment dans l´amour.

1999, Allemagne encore: un dramaturge célèbre, essayiste provocateur né en 1944, soucieux comme Novalis de composition mélodique et non logique de l´écriture, plonge à son tour dans l´univers du rêve. La Fleur bleue a disparu, le paysage est nettement plus sombre. Le décor est urbain et moderne, souvent nocturne. Les personnages infiniment divers et changeants, pas aussi fréquentables que ceux du poète romantique (qui apparaît à un endroit: « Novalis contre New York » est-il écrit dans La nuit avec Alice...). Mais il s´agit bien une nouvelle fois d´explorer la grotte onirique, cet univers interne où se retrouvent tous les esprits, fragmentés à l´extrême. Au début de La nuit avec Alice, on peut lire: « Avec les années on fait des rêves de plus en plus en porte à faux, le cortège des images s´éloigne de l´orbite de la personne et de ses urgences, il n´est pas rare qu´il se retrouve à la périphérie de la folie et du parfaitement méconnaissable. Ce que l´on a vécu se meut à la frontière de ce qui est susceptible de l´être ». Commençant par la présentation d´une intrigue assez classique – un homme se retrouve dans le lit d´une autre femme -, le récit se décompose, se défait dans cette « forge de l´incompréhension » qu´est le rêve. Quelques sentences inaugurales bien senties poussent la narration dans cette voie de la fragmentation onirique, sans laquelle la conscience en veille se vide de toute matière: « Nous ne vivons jamais à l´état de veille un contact corporel doté de cette densité, de cette prégnance hyperréelle que nous offre le rêve. Nous avons cependant besoin de temps en temps d´un tel apport de sensualité pure, à la conscience libre, moins destiné à nous dédommager pour les désirs inassouvis du quotidien qu´à constribuer à aviver et à renforcer nos sens, qui déclinent pendant la journée. Chaque nuit nous fréquentons l´école des agrandissements, qui rafraîchit la mémoire de notre amour et de notre capacité amoureuse. Et plus encore ! Qu´aurait notre cerveau à offrir sans le souvenir des fabuleux agrandissements de la nuit ? » Assez vite, au bout de quelques pages, le récit se perd en un mélange d´évocations de figures réelles (en rêvant on se souvient, on rumine sa vie) et d´images plus improbables. La situation du narrateur est ambigue, mi-éveillé, mi-endormi, sans qu´on sache trop bien parfois s´il assiste à une scène réelle ou s´il est parcouru par un songe. Lorsqu´à un moment il descend dans une « grande cave voûtée » où il est question d´un « fleuve scintillant qui glissait tranquillement sous la brume illuminée », on se dit qu´on est passé définitivement de l´autre côté, et en effet les scènes oniriques souvent sensuelles se succédent comme si le narrateur, une fois plongé dans la grotte découverte deux siècles plus tôt par Novalis ne pouvait plus remonter à la surface, à moins que l´écriture soit justement cet état de sommeil conscient. Passant d´un individu à l´autre, il est capable de percevoir leurs émotions, leurs pensées, leurs désirs. Il lui est possible, après avoir présenté leur vie à la troisième personne, de nager un moment dans leur conscience (parlant de son épouse, un homme auparavant décrit de l´extérieur déclare soudainement, dans le fil du récit: « Je suis à son service, elle est bien nourrie, je la sors souvent, nous allons beaucoup en voyage, nous possédons un chalet d´hiver et un chalet d´été »). Le théâtre mental de Botho Strauss se déploie ainsi comme un univers de monades au sein duquel les passages sont innombrables et fluides. Pour ceux que ce monde de la nuit romantique – quand même lourdement dévoyée en une religion de la fantasmagorie à tout crin – ravit, ces deux livres seront certainement une révélation. Aux autres, il est conseillé de passer leur chemin et d´aller vers un peu plus de lumière.