22 octobre 2006

Gernot Böhme et l´esthétique des phénomènes

Né en 1937, le philosophe Gernot Böhme fait partie de cette génération d´intellectuels allemands qui, après Heidegger, se sont questionnés sur les rapports de l´homme avec son environnement à l´âge de la technique. Philosophe, Böhme l´est à la manière des grands penseurs encyclopédiques d´avant la séparation des savoirs. À sa formation philosophique s´ajoutent en effet une spécialisation en physique et mathématique, un style de questionnement qui est aussi d´ordre sociologique, ainsi qu´une connaissance approfondie de la littérature classique et moderne. Bref, on se trouve avec ce penseur dans le voisinage d´esprits interdisciplinaires comme Gilles Deleuze ou Cornelius Castoriadis, qui ne séparent pas les questions d´ordre philosophique ou scientifique de leurs implications politiques et sociologiques.
Böhme cherche à renouer avec ce qu´il appelle la « tradition de la philosophie de la nature », et ce pour des raisons avant tout éthiques sur lesquelles je reviendrai. Cette tradition est avant tout allemande et grecque, mais doit être reprise dans un cadre plus large, mondial. La philosophie de la nature a été volontairement écartée par la pensée philosophique moderne, avant tout soucieuse de l´homme et de l´homme coupé de son propre corps et de son environnement. Or, la question de l´homme, de ce qu´il peut et doit faire (dans la perspective anthropologique kantienne), n´est pas séparable de la question de la nature, qui engage l´être humain tout entier. Tandis que la philosophie de la nature classique paraissait s´intéresser aux phénomènes naturels soit dans une perspective esthétique (Goethe), soit dans une perspective religieuse (Paracelse par exemple), Böhme reprend cette philosophie dans sa dimension anthropologique et éthique, dimension essentielle qui ne pouvait être révélée qu´à l´âge de la technique.

I. La perte de l´aura naturelle

Dans une conférence intitulée « La nature à l´ère de sa reproductibilité technique »[1], Böhme rend hommage à Walter Benjamin, qui avait analysé les conséquences de la possibilité de reproduction de l´œuvre d´art par des procédés techniques dans un article célèbre[2]. Le fait que la reproductibilité technique de l´œuvre permette son exposition en des lieux et en des temps divers et nombreux a été la cause selon Benjamin de la disparition de l´auréole qui entourait celle-ci et provoquait chez le spectateur et le critique un sentiment de respect. Une fois cette « aura » disparue – du fait de la reproductibilité des œuvres dans le cinéma, la photographie ou la musique -, l´art, qui vivait de l´existence d´originaux uniques, passe à l´âge de la production et l´œuvre elle-même peut devenir une marchandise.
Or, écrit Böhme, ce phénomène ne concerne pas simplement l´art et la culture humaine, mais également la nature, et il cite Benjamin : « C´est aux objets historiques que nous appliquions plus haut cette notion d´aura, mais, pour mieux l´éclairer, il faut envisager l´aura d´un objet naturel. On pourrait la définir comme l´unique apparition d´un lointain, si proche qu´elle puisse être. Se reposant l´été, à l´heure de midi, suivre à l´horizon la ligne d´une chaîne de montagnes ou une branche qui jette son ombre sur celui qui se repose – c´est respirer l´aura de ces montagnes ou de cette branche. » Et Benjamin d´ajouter : « Cette description permet d´apercevoir aisément les conditionnements sociaux auxquels est dû le déclin actuel de l´aura. En effet, rendre les choses spatialement et humainement « plus proches » de soi, c´est, chez les masses d´aujourd´hui, une disposition exactement aussi passionnée que leur tendance à maîtriser l´unicité de tout donné en accueillant la reproduction de ce donné. De jour en jour le besoin s´impose davantage de posséder de l´objet la plus grande proximité possible, dans l´image et surtout dans la reproduction. »
Selon Böhme, la même analyse peut s´appliquer également aux objets naturels, car art et culture sont, depuis les Grecs, des « concepts indissociables, c´est-à-dire qu´aucun d´entre eux ne peut subir de glissement sémantique fondamental sans qu´il en soit de même pour l´autre »[3]. Si ce glissement de sens dans le domaine de l´art a pour conséquence la transformation de l´œuvre en valeur d´échange, il en est de même pour la nature, qui se voit exploitée sauvagement et transformée en marchandise.
Il paraît inutile de revenir ici sur les exemples d´exploitation de la nature que fournit Böhme : ces pages datent du début des années 90, et depuis les exemples se sont accumulés et sont dans toutes les consciences. Relevons toutefois que cette exploitation n´est pas nouvelle. Böhme évoque brièvement la figure de Liebig, adversaire de la philosophie de la nature, qui inventa les engrais chimiques et développa l´agriculture industrialisée : « Dès le début, la tendance de ce développement a visé une « agriculture sans terre », des générateurs de grande portée transformant en une masse biologique désirée les substances nutritives selon des doses spécifiques »[4]. Depuis le dix-neuvième siècle, les exemples d´intervention humaine dans la production naturelle sont nombreux, qu´il s´agisse de la reproduction humaine et animale, de systèmes écologiques organisés (on parle en allemand de « parcs naturels ») ou des nouvelles biotechnologies.
Il semblerait au premier abord que notre époque revienne à un rapport plus authentique avec la nature ; or, nous dit Böhme, il n´en est rien : « Quelque chose de décisif est déjà survenu », et cet « événement » qui s´est passé sans que nous nous en rendions compte, c´est la disparition de la nature comme « idée directrice du point de vue culturel ». Il est partout question de produits naturels, d´aliments biologiques et de régions préservées sur un plan écologique, partout la nature est valorisée comme un lieu de loisirs et de liberté, mais cette réalité ne doit pas nous tromper : une idée de la nature a disparu, et cette disparition est irréversible : « La nature, en tant que valeur, est le dérivé tardif d´une tradition au sein de notre propre tradition européenne, qui se faisait de la nature, dans un champ de tensions avec la culture et la civilisation, une représentation ontologique, cosmologique et théologique (une théologie de la création) ayant un caractère normatif incontestable. En témoignent des expressions telles que « droit naturel », « le naturel », « l´état de nature », « la nature de la chose ». Dans toutes ces expressions, on présuppose un ordre donné et originaire du Monde, de chaque chose particulière, ainsi que des conditions des hommes, à l´égard duquel tout ce qui est fabriqué est précaire. »[5]
Dans la tradition grecque, une opposition est établie entre la physis et la technè, entre ce qui est de l´ordre du naturel (qui existe par soi-même) et ce qui est de l´ordre de la culture, réglé par des conventions arbitraires. Or depuis la Renaissance l´idée de la nature se transforme et le monde est être de plus en plus représenté comme une série de mécanismes, au même titre que le corps humain et que les machines inventées par l´homme. La nature n´est ainsi plus donnée, mais apparaît comme un facteur de production dont il est possible de se servir à volonté. L´accent est désormais mis sur la productivité naturelle.
Ce qui s´est donc passé, et ce de manière accélérée ces cinquante dernières années, c´est l´émergence d´une « nature technique », et par là même il est devenu de plus en plus difficile de différencier ce qui est de l´ordre du naturel de ce qui appartient au monde humain de la technique. Le concept de nature devient absurde à partir du moment où on peut reproduire à volonté des opérations naturelles et même varier à partir de celles-ci ; d´un autre côté, « il est également absurde de ne pas désigner comme naturels des éléments ayant des nombres atomiques tournant autour de cent, ou de désigner comme non naturelle l´insuline humaine parce qu´elle n´est pas produite en l´homme, mais par des bactéries dont la substance génétique a été modifiée »[6].
De cette nouvelle réalité, il s´agit de tirer l´enseignement suivant : « La possibilité de la reproductibilité technique de la nature signifie l´épuisement d´une représentation de la nature qui avait, précisément, atteint toute sa vigueur grâce à son opposition au domaine de la fabrication humaine. L´invocation actuelle de la nature en tant que valeur se révèle idéologique, dans la mesure où elle se réfère à une représentation de la nature comme quelque chose de fixe, au moment précis où cette représentation entre en décadence – de manière, sans doute, historiquement irréversible. »[7]

II. La possibilité d´une nouvelle philosophie de la nature

Dans ce contexte assez sombre, il devient difficile d´envisager un nouveau rapport à la nature, et pourtant, nous dit Böhme, il y a une nécessité d´ordre éthique à l´envisager et à chercher à développer ce rapport, malgré tout. Il y a là une espèce de pari, qui engage une action. Ce retournement – constater la disparition de la nature et envisager pourtant une « nouvelle philosophie de la nature » - est justifié et explicité comme suit : « Le problème est que, concrètement, la nature a disparu comme pôle opposé de la culture – et que cette séparation, d´une certaine manière, perd en netteté sur le plan conceptuel. Il s´agit ici d´une dissolution, d´une érosion de ce qui était conçu traditionnellement comme nature. Et c´est selon moi le véritable problème. La nature est dans toutes les bouches, on y recourt même comme un pôle d´orientation normatif – mais à quoi se réfère-t-on en vérité ? Ce dont nous avons besoin aujourd´hui, c´est d´une théorie critique de la nature. La théorie critique n´a consisté qu´en une théorie critique de la société, en laissant de côté la nature. Ce dont nous avons besoin aujourd´hui, c´est d´une théorie critique de la nature, c´est-à-dire d´une reconstruction de nos représentations de la nature à travers une appropriation sociale et une formation culturelle de la nature »[8].
Le vocable et le concept de nature sont, on le sait, dans une perspective géopoétique, insuffisants[9], mais suivons pour le moment Gernot Böhme sur son propre chemin conceptuel et philosophique, avant de dessiner des convergences et des divergences avec l´espace de pensée géopoétique.
Comment la philosophie en est-elle arrivée à délaisser la question du rapport homme/monde ? Böhme remarque que la question du rapport de l´homme à la nature est à l´origine de la philosophie, chez les présocratiques. Mais cette question a fini par être abandonnée par les philosophes, le monde naturel devenant « l´objet » des hommes de sciences à l´époque moderne. Dans ses Principes métaphysiques de science naturelle, Kant fonde les sciences modernes sur une « partie pure », que sont les mathématiques. Ainsi les sciences naturelles deviennent autonome de la philosophie, et peuvent se préoccuper d´observations et d´expérimentations sans se poser de véritables questions de sens sur leur propre démarche, et en se tenant à bonne distance de toute critique sociale ou philosophique. C´est ainsi qu´on en est arrivé à la philosophie moderne, que dénonce Michel Serres : « Le plus oublié, le plus méprisé, le plus délaissé des objets usuels de la philosophie, depuis au moins un demi-siècle, est le Monde, ce monde où nous ne vivons plus (...). Lisez ce qui paraît en France depuis ma naissance, au titre de philosophie, vous n´y trouverez pas une racine d´arbre, une cascade, un fleuve, la plaine, jamais le sourire de l´océan. Cela pourrait se nommer l´acosmisme: nos tyrannies n´ont pas besoin du monde »[10].
Gernot Böhme remarque que la question du rapport à la nature n´est pas spécifiquement moderne, et qu´elle est à la source de la philosophie occidentale, chez les présocratiques. Elle resurgit dans le contexte de la modernité, en raison de périls environnementaux majeurs, mais celle-ci n´est pas abordée par les sciences naturelles qui font totalement abstraction du sujet sentant et se coupent de cette « nature que nous sommes nous-mêmes »[11]. A l´origine, les appareils élaborés par la science moderne avaient pour fonction d´améliorer les moyens de perception humains. Or, peu à peu, un renversement s´est produit : c´est la technique qui est chargée de dire à notre place la réalité qui outrepasserait nos capacités perceptives. Le propre de la technique moderne est de déposséder l´homme de son propre corps et de sa sensibilité, au nom d´une « objectivité » que seule la science est à même d´atteindre au travers d´instruments toujours plus sophistiqués. Ainsi, l´homme est à la fois coupé du monde et de son propre corps.
Un nouveau renversement pourrait être produit par l´élaboration d´une nouvelle méthode de connaissance qui laisserait au corps toute la latitude d´expérimenter lui-même les propriétés physiques et naturelles de son environnement. C´est cette possibilité que cherche à penser Böhme dans plusieurs de ses essais, en suivant plusieurs pistes conceptuelles, en se référant à plusieurs sources.

[1] Publiée en français dans Les temps modernes, numéro 560, mars 1993, p.114-139. Cet article reprend les thèses défendues dans Natürlich Natur (1992).
[2] L´oeuvre d´art à l´ère de sa reproductibilité technique (1936)
[3] Ibid., p.119.
[4] Ibid., p.121. Sur „l´agriculture contre-nature“ et la „ferme-usine“, voir le livre de José Bové et François Dufour, Le monde n´est pas une marchandise, Paris, Editions de la Découverte, 2000.
[5] Ibid., p.125.
[6] Ibid., p.128.
[7] Ibid., id.
[8] Der blaue Reiter, Journal für Philosophie, numéro 9, p.65.
[9] Kenneth White critique l´idée de nature pour sa dimension sentimentale ; en géopoétique il est davantage question de monde ou d´espace. Plus globalement, sur le plan de l´histoire de la culture moderne, l´idée de nature remonte au dix-huitième siècle et à un certain romantisme. Dans le romantisme allemand – surtout chez Novalis – il est question de « poétique de la nature », chez Schelling de Naturphilosophie. Du romantisme à la géopoétique s´opère donc un glissement sémantique de l´idée de nature à la notion d´espace.
[10] Le passage du nord-ouest, Paris, Minuit, 1980, p. 100.
[11] Titre d´un entretien paru dans la revue Der blaue Reiter, numéro 9, 1999, pp.60-65.