01 mars 2007

Fragments logologiques, de Novalis




Avertissement :

Ces fragments logologiques furent rédigés par Novalis à Freiberg, au début de l'année 1798. Il font partie, avec d'autres manuscrits contemporains, d'un ensemble de notes que Novalis avait commencé à remanier en vue de constituer un recueil de fragment comparable, en son genre, aux Blüthenstaub, Glauben und Liebe. Ces « fragments logologiques » ne seront finalement pas publiés. L'expression « logologique » est de Novalis. Elle est particulièrement représentative du contexte spéculatif de ce premier romantisme. Ce redoublement tautologique (le logos du logos) n'est pas une stérile répétition du même, mais désigne l'acte transcendantal d'une conscience qui se réfléchit et « se traverse elle-même » infiniment.

Signes utilisés dans le texte :

< > quand le fragment est raturé sur le manuscrit original.
[ ] pour indiquer une lacune dans le texte original.
Les parenthèses ( ) sont de Novalis.
Les barres de fractions ainsi que les nombreux tirets figurent tels quel dans les manuscrits.
Les mots ou expressions en français dans le texte sont suivis de deux astérisques **.



1. < Toute l’histoire de la philosophie jusqu’à présent n’est que l’histoire des tentatives faites pour découvrir le philosopher. Dès lors qu’on philosophe — se développent des philosophèmes et l’authentique théorie naturelle du philosophème est la philosophie. >



2. < Ces nombreux aperçus sur mes années de formation philosophique peuvent peut-être réjouir celui qui se fait une joie d’observer la nature en devenir, et ne pas être inutile à celui qui est encore pris par de telles études. >



3. < La lettre n’a d’autre but que de permettre la communication philosophique, dont l’essence propre est de susciter un processus intellectuel déterminé. L’orateur pense, produit — l’auditeur réfléchit — reproduit. Les mots sont un médium illusoire de la pensée préalable — le véhicule incertain d’un stimulus déterminé et spécifique. Le véritable enseignant est un poteau indicateur. Si l’élève prend en fait plaisir à la vérité, une simple indication suffit à lui permettre de trouver ce qu’il recherche. C’est pourquoi la philosophie est représentée par des thèmes simples — des propositions premières — des principes. Elle ne s’adresse qu’aux amis actifs de la vérité. Le développement analytique du thème n’est là que pour les paresseux ou ceux qui manquent d’exercice. — Ces derniers doivent apprendre à voler et à se maintenir dans une direction définie.

L’attention est une force qui centre. Une fois la direction donnée, débute la relation active entre le dirigé et l’objet de la direction. Si nous maintenons fermement cette direction, nous arrivons alors de façon apodictiquement sûre au but fixé.

Un philosopher véritablement total est par conséquent un vol migrateur, fait en commun, vers un monde désiré — vol au cours duquel on se relaie au poste le plus avancé, ce qui nous oblige à déployer beaucoup d’effort contre l’élément hostile vers lequel on vole. >



4. < Un problème est une masse synthétique, solide, décomposée par la force de pensée pénétrante. Ainsi le feu est à l’inverse la force de pensée de la nature et chaque corps est un problème. >



5. < On doit savoir, en chaque philosophie, différencier le contingent du nécessaire. Le côté polémique de la philosophie relève du contingent. L’effort dépensé dernièrement à réfuter et à éliminer les opinions du passé a pu paraître passablement étrange. — A proprement parler, cette polémique n’est encore qu’une lutte contre soi-même — le penseur qui s’est libéré de son époque est toujours tracassé par ses années de formation universitaire — une inquiétude dont on ne peut se faire aucune idée en des temps plus sereins, parce qu’on n’éprouve alors aucunement le besoin de s’en protéger. >



6. < Chaque mot est une incantation. Celui qui appelle l’esprit — le fait apparaître. >



7. < Quand on commence à réfléchir sur la philosophie — celle-ci, comme Dieu et l’amour, nous semble être tout. C’est une idée pénétrante, suprêmement efficace et mystique — qui nous projette sans relâche dans toutes les directions. La décision de philosopher — la recherche de la philosophie — est l’acte de manumission [i] — de choc avec nous-mêmes. >



8. < A part la philosophie de la philosophie, on trouve encore surtout des philosophies — que l’on pourrait qualifier de philosophies individuelles. La méthode est authentiquement philosophique — Ces philosophies débutent par l’absolu — mais non par un pur absolu. Aussi sont-elles un mélange de philosophie et de non-philosophie ; plus le mélange est intime, plus il est intéressant. Elles sont de fond en comble individuelles — elles posent avec force la synthèse comme thèse. L’exposé [ii] de la phil [osophie] de la phil [osophie] aura toujours quelque chose d’une philosophie individuelle. Le poète ne présente en tout cas qu’une philosophie individuelle et chaque homme, aussi vivante soit sa connaissance de la philosophie de la philosophie, ne sera sur le plan pratique que plus ou moins un philosophe individuel ; et, en dépit de tous ses efforts, il ne pourra jamais tout à fait sortir du cercle magique de sa philosophie individuelle. >



9. < Le principe suprême devrait-il contenir dans sa tâche le paradoxe suprême ? Etre une proposition qui ne laisserait à proprement parler jamais en paix — qui attirerait et repousserait toujours — et resterait à jamais incompréhensible, quand on croirait l’avoir comprise ? Qui éveillerait constamment notre activité — sans jamais la fatiguer ni devenir une habitude ? D’après les dires d’anciens sages mystiques, Dieu, pour les esprits, est quelque chose de semblable. >



10. < Notre pensée, jusqu’à présent, a été soit simplement mécanique — discursive — atomistique — soit simplement intuitive — dynamique — Le temps de la réunion serait-il enfin venu ? >



11. < Il se pourrait bien que Fichte fût l’inventeur d’une manière totalement neuve de penser — pour laquelle il n’est encore aucun nom. L’inventeur n’est peut-être pas l’artiste le mieux disposé ni même le plus sensible à l’égard de son instrument — si je ne dis pas aussitôt qu’il en est ainsi — Il est pourtant vraisemblable qu’il y a et qu’il y aura des hommes — qui fichtériseront bien mieux que Fichte lui-même. De merveilleuses œuvres d’art peuvent en résulter — si l’on commence à prolonger le fichtéiser de manière artistique. >



12. < Au sens propre, le philosopher est — une étreinte — le témoignage de l’amour le plus intime de la méditation, du désir absolu de sagesse. >



13. Le penseur fruste et discursif est le scolastique. L’authentique scolastique est un subtiliste mystique. Il élabore son univers à partir d’atomes logiques — il nie toute nature vivante, pour la remplacer par une construction intellectuelle artificielle— Son but est un automate infini. S’oppose à lui le poète fruste et intuitif. Celui-ci est un macrologue mystique. Il hait la règle et la forme fixe. Une vie sauvage et violente domine dans la nature — Tout y est animé. Aucune loi — arbitraire et miracle partout. Il est purement dynamique. C’est ainsi que l’esprit philosophique s’anime tout d’abord dans des masses complètement séparées.

A la 2e étape de la culture, ils commencent à entrer en contact avec ces masses — de façon très différente — De même que dans la réunion d’extrêmes infinis, le fini et le limité se développent en général, pareillement les éclectiques naissent à présent en grand nombre. Commence la période des malentendus. Dans cette seconde étape, le plus limité est le plus significatif, le plus pur philosophe de cette seconde période. Cette classe est totalement limitée au monde réel et présent, au sens le plus rigoureux du terme. Les philosophes de la première classe regardent avec dédain ceux de la seconde classe. Ils disent qu’elle n’est qu’un peu toutes choses — et par conséquent qu’elle n’est rien. Ils tiennent leurs aperçus pour des conséquences de la faiblesse — pour de l’inconséquentisme

[iii]. De l’autre côté, la seconde classe prend en pitié la première — qu’elle rend coupable de l’enthousiasme le plus absurde, qui va jusqu’à la folie.

Si, d’un côté, les scolastiques et les alchimistes sont totalement séparés, les éclectiques, au contraire, semblent unis ; d’un autre côté, c’est exactement le contraire. Les premiers sont sur l’essentiel indirectement du même avis — ils s’accordent notamment sur l’indépendance absolue et la tendance infinie de la méditation — Ils débutent tous deux par l’absolu — En revanche, les simples d’esprit [iv] ne sont pas unis sur l’essentiel et ne s’accordent que sur le résultat. Ceux-là sont infinis, mais uniformes — ceux-ci sont limités — mais divers. Ceux-là ont du génie — ceux-ci du talent — ceux-là, les idées — ceux-ci, les savoir-faire. Ceux-là sont des têtes sans mains, ceux-ci des mains sans tête.

Le troisième échelon est gravi par l’artiste, qui est tout à la fois instrument et génie. Il découvre que cette division originaire des activités philosophiques et absolues est une séparation en profondeur de son être propre — dont la consistance repose sur la possibilité de se médiatiser — et de se relier. Aussi hétérogènes que puissent être ces activités, il découvre pourtant en lui une capacité à passer de l’une à l’autre et à modifier à volonté ses polarités — Il reconnaît par conséquent dans ces activités des membres nécessaires de son esprit — et remarque qu’elles doivent être toutes deux rassemblées en un même principe. Il en conclut que l’éclectisme n’est rien d’autre que le résultat d’un usage incomplet et déficient de cette faculté. Il lui semble plus que probable que la raison de cette déficience est la faiblesse de l’imagination productive — qui ne peut se maintenir et s’intuitionner au moment où elle passe en flottant d’un membre à l’autre. La philosophie par excellence est l’exposé complet de la vraie vie spirituelle, élevée au stade de la conscience par cet acte [imaginatif]. Ici naît cette réflexion vivante qui, traitée avec beaucoup de soins et d’attentions, va par la suite se déployer elle-même en un univers spirituel infiniment formé — en noyau ou en germe d’une organisation comprenant toutes choses — C’est le début d’une authentique traversée de soi-même que l’esprit effectue sans fin.



14. Les sophistes sont des gens qui, en étant attentifs aux faiblesses des philosophes et aux défauts de l’art, cherchent à en tirer profit pour eux-mêmes, ou, de façon générale, pour certaines fins non philosophiques et indignes — souvent pour la philosophie elle-même. Ils n’ont à vrai dire plus rien à faire avec la philosophie. Sont-ils fondamentalement non-philosophiques — il faut alors les considérer comme des ennemis de la phil [osophie] et les traiter comme tels. La classe la plus dangereuse parmi eux est celle des sceptiques par pure haine de la philosophie. Les autres sceptiques sont en grande partie tout à fait dignes de respect. Ce sont les précurseurs de la troisième période. Ils possèdent un don de différenciation authentiquement philosophique — ils manquent uniquement de puissance intellectuelle. Ils ont la capacité correspondante — mais pas la force d’auto-incitation. Ils sentent l’insuffisance des systèmes jusqu’à présent — mais aucun système ne les vivifie totalement. Ils ont un véritable goût— mais l’énergie nécessaire de l’imagination productive leur fait défaut. Ils doivent être polémiques. Tous les éclectiques sont au fond des sceptiques — Plus ils comprennent de choses et plus ils sont sceptiques — cette dernière remarque est confirmée par le fait que les plus grands savants, les meilleurs de leur époque, ont avoué à la fin de leur vie qu’ils en savaient très peu.



15. Philosopher est déphlégmatiser — vivifier. Dans la recherche sur la philosophie, on a jusqu’à présent commencé par tuer la philosophie, puis on l’a disséquée et décomposée. On croyait que les composantes du Caput mortuum [v] étaient celles de la philosophie. Mais chaque tentative de réduction échouait, ou alors la recomposition ratait. Ce n’est que dans les premiers temps qu’on a commencé à observer la philosophie de façon vivante, et il se pourrait bien que l’art de faire des philosophies vienne de là.



16. La logique ordinaire est la grammaire de la langue supérieure ou de la pensée. Elle contient simplement les relations réciproques entre les concepts — le mécanisme de la pensée — la pure physiologie des concepts. Mais les concepts logiques se rapportent les uns aux autres comme les mots sans pensées.

La logique s’occupe uniquement du cadavre de la théorie de la pensée. La métaphysique est la pure dynamique de la pensée. Elle traite des forces de pensées originaires — Elle s’occupe de l’âme même de la théorie. Les concepts métaphysiques ont entre eux les mêmes rapports que des pensées sans mots. On est souvent étonné du caractère toujours incomplet de ces deux sciences. Chacune suivait sa propre nature, sans aucun succès. Elle ne voulait jamais s’accorder avec l’autre. Depuis le début pourtant on a cherché à les rassembler, car tout en elle indiquait une parenté — mais chaque tentative se soldait par un échec — car l’une d’elles en souffrait toujours et perdait son caractère essentiel. On en resta donc à une logique métaphysique — et à une métaphysique logique — mais aucune n’était ce qu’elle devait être. Il n’en est guère allé mieux avec la physiologie et la psychologie, la mécanique et la chimie. Dans la dernière moitié de ce siècle, une nouvelle inflammation s’est déclarée ici avec plus de violence que jamais — les masses ennemies se sont concentrées les unes contre les autres avec plus de force qu’auparavant — la fermentation était excessive — d’où de puissantes explosions. Quelques-uns affirment à présent qu’une authentique compénétration a eu lieu quelque part — qu’un germe de réunion est né qui devrait croître progressivement et assimiler toutes choses à une forme une et indivisible — que ce principe de paix perpétuelle va pénétrer sans cesse de tous les côtés et qu’ainsi, il n’y aura bientôt plus qu’une seule science, un esprit, de même qu’un prophète et un seul Dieu.



17. < La forme achevée des sciences doit être poétique. Chaque principe doit avoir un caractère autonome — être un individu naturel et l’enveloppe d’une trouvaille spirituelle [vi]. >



18. < Le premier principe synthétique est en même temps le premier noyau. On peut tirer de chacune des deux extrémités un principe après l’autre selon les lois d’attraction du noyau — principe qui en étant traversé par le premier lui est assimilé — c’est ainsi que la philosophie croît vers l’infinité, vers l’extérieur et vers l’intérieur — Elle cherche pour ainsi dire à combler l’espace infini entre les deux extrémités. >



19. Les tâches les plus importantes préoccupent les hommes de très bonne heure. L’homme ressent avec une extraordinaire intensité le fait de réfléchir pour la première fois sur la nécessaire réunion des fins suprêmes. — Avec l’accroissement de la culture, ses recherches perdent en génialité — mais gagnent en utilité — aussi est-il conduit à l’erreur qui consiste à tout abstraire des extrémités et à attendre un profit de la liaison intime entre ces parties. Mais on ne peut pas ignorer qu’il remarque aussitôt la nécessaire déficience de cette méthode, et s’efforce de relier les avantages de la première méthode avec ceux de la seconde, et ainsi de les compléter. Il a finalement l’idée de rechercher en lui-même le membre de liaison absolu, comme centre absolu de ces mondes séparés — Il voit aussitôt que le problème est déjà réellement résolu par son existence — et que la conscience des lois de son existence est la science par excellence, qu’il recherchait depuis si longtemps. Au fond, c’est en découvrant cette conscience que la grande énigme est résolue. De même que sa vie est une philosophie réelle, sa philosophie est une vie idéale — une théorie vivante de la vie. De faits contingents, naissent des expériences systématiques. A présent, sa voie lui est tracée pour l’éternité — Il s’occupe de l’expansion de son être à l’infini — le rêve de sa jeunesse est devenue une belle réalité — ses premiers espoirs et pressentiments sont devenus des prophéties symboliques. L’apparente contradiction de la toute première tâche — des tâches — à la fois solution et non-solution — est parfaitement résolue.



20. Au lieu de cosmogénies et de théogénies, nos philosophes s’occupent d’anthropogénies.



21. Il y a en nous certaines compositions [vii] qui semblent avoir un caractère très différent des autres, car elles sont accompagnées par le sentiment de la nécessité, quoique aucune raison extérieure ne les fonde. L’homme a le sentiment de se trouver dans un dialogue et d’être merveilleusement exhorté par quelque être spirituel et inconnu à développer les pensées les plus évidentes. Cet être doit être d’une essence supérieure, car la relation qu’il a avec l’homme ne peut être le fait d’un être phénoménal — Il doit lui être homogène, car il le traite en être spirituel et ne l’exhorte que très rarement à l’auto-activité. Ce Moi d’un genre supérieur se reporte à l’homme comme celui-ci à la nature, ou le sage à l’enfant. L’homme aspire à lui ressembler, de même qu’il cherche à faire ressembler le N [on] M[oi] à lui-même.

Ce fait est indémontrable. Chacun doit en faire par lui-même l’expérience. C’est un fait d’un genre supérieur que seul l’homme supérieur va rencontrer. Mais les hommes doivent pourtant s’efforcer de le faire advenir en eux-mêmes. La science qui en résulte est la D[octrine] de la S[cience] supérieure. < Ici la proposition : Le Moi détermine le N [on]-M [oi] est le principe théorique, et celle selon laquelle : Le Moi est déterminé — est le principe de la partie pratique. > La partie pratique contient l’auto-éducation du Moi permettant cet échange — la partie théorique — les critères d’un authentique échange. Les rites font partie de l’éducation.

Chez Fichte, la partie théorique comprend les critères d’une véritable représentation [viii] — la partie pratique comprend l’éducation et la formation du N [on]-M[oi] et ce afin d’influencer véritablement le Moi et d’être véritablement en communauté avec lui — [elle contient aussi] l’auto-éducation parallèle du Moi. La moralité appartient par conséquent aux deux mondes ; ici, comme finalité — là, comme moyen — et elle est le lien qui les articule.



22.

Le philosopher est cet entretien avec soi-même, évoqué plus haut — une authentique auto-révélation — l’irritation du Moi réel à travers le Moi idéal. Le philosopher est au fondement de toutes les autres révélations. La décision de philosopher vient d’une exhortation du Moi réel à se réfléchir, à s’éveiller et à devenir esprit. Sans philosophie, pas d’authentique moralité, et sans moralité, pas de philosophie.



23. < L’articulation du spinozisme et de l’hylozoïsme entraînerait la réunion du matérialisme et du théisme. >



24. < La force est la matière des matières. L’âme, la force des forces. L’âme est l’âme des âmes. Dieu, l’esprit des esprits. >



25. < Je voudrais désigner Baader, Fichte, Schelling, Hülsen et Schlegel [ix] : le Directoire philosophique de l’Allemagne. On pourrait attendre un nombre infini de choses de ce Quinquevirat. Fichte est le Président et le Gardien de la Constitution**. >



26. < La possibilité de toute philosophie repose sur le fait que l’intelligence, en entrant en contact avec elle-même, se donne sa propre loi de mouvement, c’est-à-dire sa propre forme d’activité. (Voir la théorie de la structure de Baader [x]) >



27. Au lieu de cosmogénies et de théogénies, nos philosophes s’occupent — d’anthropogénie [xi].



28. Si le monde est pour ainsi dire un précipité de la nature humaine, le monde des dieux en est une sublimation — les deux adviennent en même temps — Pas de précipité plastique, sans sublimé spirituel. Ce que celui-ci perd en chaleur, celui-là le gagne. Dieu et le monde naissent simultanément, en s’échangeant — par une décomposition de la nature humaine. / Le mauvais et le bon esprit sont en somme l’azote et l’oxygène. Tous deux appartiennent à la vie animale — et le corps animal est composé en grande partie d’une mauvaise matière spirituelle.



29. Le poème [xii] de la raison est philosophie — C’est le plus haut élan que peut prendre la raison pour se surmonter elle-même — Unité de la raison et de l’imagination. Sans philosophie, l’homme est désuni en ses forces essentielles — Il y a deux types d’hommes — un homme rationnel — et un poète.

Sans philosophie, poète incomplet — sans philosophie, penseur et homme de jugement incomplets.





Traduit par Olivier Schefer, © Allia, 2002

(d’après l’édition des Novalis Schriften, Paul Kluckhohn, Richard Samuel, t. II, p. 522-531, extrait de Le monde doit être romantisé, Allia, 2002)





















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[i] Affranchissement. Du latin, manumissio, onis, action d’affranchir un esclave.

[ii]

Darstellung, exposé, présentation : terme qui renvoie dans le contexte philosophique de cette période à la problématique du système, comme exposition du contenu du savoir par lui-même. Voir l’Exposition de mon système de la philosophie de Schelling en 1801, trad. Emmanuel Cattin, Paris, Vrin, 2000.

[iii] Inconsequentismus.

[iv] Die Bornirten, littéralement les bornés, les êtres bornés.

[v] Littéralement : la tête morte.

[vi] Eines witzigen Einfalls.

[vii] Dichtungen.

[viii] Vorstellung.

[ix]

Respectivement, Franz Xaver von Baader (1765-1841), philosophe et théologien, professeur à l’Ecoles des Mines de Freiberg entre 1788-1792. Johann Gottlieb Fichte (1762-1814), philosophe. Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling (1755-1854), philosophe. Friedrich von Schlegel (1772-1829), philosophe et écrivain romantique. Augut Ludwig Hülsen (1765-1810) écrivain, collaborateur de la revue de l’Athenaeum.

[x] Franz von Baader, Beyträge zur Elementar-Phisiologie, Hambourg, 1797.

[xi] Voir supra, n° 20.

[xii] Das Poém des Verstandes.